La photographie de trop

À mon grand regret, j’ai dû décrocher du mur derrière le comptoir la photo encadrée d’un gnome liseur que j’avais prise lors d’un récent voyage à Vratislavie. Quelle histoire ! Je suis bibliothécaire depuis plus de vingt ans dans une petite succursale de la bibliothèque municipale. Durant toutes ces années, j’en ai vu des vertes et des pas mûres. J’en ris maintenant quand je me remémore l’incident, mais je n’avais pas trouvé drôle du tout de devoir appeler le service d’entretien pour nettoyer un rond de pisse au bout d’une allée. Une autre fois, un enfant avait mis des traces de chocolat sur la couverture de plusieurs livres illustrés. Sans compter les pages cornues, les livres rangés au mauvais endroit, les couvertures qui se détachent à force d’être martyrisées, etc. Je n’arrive pas à comprendre les gens. On leur donne accès gratuitement à de beaux ouvrages et ils nous les retournent avec de la saleté, des taches de cafés, des marques crayonnées dans les marges, des passages soulignés, des autocollants… La fois des autocollants, j’étais furieuse. J’aimais bien quand la maîtresse mettait des anges ou des étoiles dans les marges de mes cahiers d’écolière, mais une licorne, la Reine des Neiges, un Calinours, une libellule, une coccinelle, une abeille… Oui vraiment, j’aurai tout vu. Du moins je le croyais.

Quelques habitués me firent remarquer que des romans, sensés être disponibles, n’étaient jamais sur les étagères, ni sur les tables de lecture. Je vérifiai. Effectivement, ils auraient dû s’y trouver. C’était embêtant. Nous ne sommes pas équipés de détecteurs. Je suppose que la ville rogne ici et là sur ses dépenses. Il est arrivé que des livres soient empruntés sans être dument enregistrés. Je savais qui se permettait un tel écart, et surtout de quel livre il s’agissait. Depuis le temps, j’avais à l’oeil certains de mes abonnés et je tolérais ce manquement au règlement. J’étais trop bonne. Mais là, mystère. J’ai resserré mes exigences envers les anciens usagers. Ils ont d’abord protesté de leur innocence, mais quand je leur ai expliqué la situation, ajoutant qu’ils étaient considérés comme suspects, ils sont entrés dans le rang. Un agent de sécurité, venu me rencontrer, a tout de même tenu à noter leurs noms. Il voulait les interroger. Je ne crois pas qu’ils vont recommencer leur petit manège.

L’agent m’a demandé si j’avais remarqué quelque chose qui pouvait les mettre sur une piste, des traces sur le plancher, une marque particulière dans les livres, n’importe quoi qui serait un indice ? Non, rien. Attendez. Tous les livres subtilisés ont plus de trois cents pages. Tous sont des romans d’aventure. C’est bien peu, me dit l’agent, mais c’est le début d’un comportement. Pourvu qu’on trouve d’autres indices. Je crois qu’il était aussi embêté que moi. J’ai ajouté qu’il ne devait sûrement pas opérer de jour. Je l’aurais repéré, sinon. L’agent fouilla la succursale de fond en comble, pour trouver l’endroit permettant de se faufiler à l’intérieur après la fermeture. Tout ce qu’il découvrit fut un petit trou de souris. J’y ai mis un piège en attendant que la Ville daigne le combler. Rien d’autre où un humain, fut-il nain, puisse passer de l’extérieur vers l’intérieur et vice-versa. Quelques agents firent une surveillance nocturne. J’aurais pu les accompagner, tellement je n’arrivais plus à dormir. Pouvez-vous imaginer pire catastrophe pour une bibliothécaire ! Surtout que le nombre de romans disparus allait en augmentant. J’angoissais.

Le filou fut repéré. Au beau milieu de la nuit, un nain était assis dans une allée, une sacoche à côté de lui, examinant un livre qu’il remit en place, une moue de dédain au visage. puis en choisissant un autre, plongeant dans sa lecture, le mettant enfin dans sa sacoche sourire aux lèvres. Les agents ont tenté de le capturer, mais il a filé à une vitesse éclair dès qu’il s’est senti cerné, passant à travers les jambes d’un des agents médusé. Il faut dire que ce n’est pas tous les jours qu’on voit un nain occupé à lire en plein milieu de la nuit dans l’allée de la succursale d’une bibliothèque municipale. Ce qui les a vraiment intrigués, c’est qu’ils n’entendirent aucune porte s’ouvrir, puis se refermer. Je vous ai dit que la succursale était petite. Si le nain était passé par une porte, ou même une fenêtre, le bruit, si minime soit-il, aurait alerté les agents dont tous les sens étaient en alerte. Ils fouillé dans chaque recoin, ce qui fut vite fait, sans découvrir leur suspect. Il s’était volatilisé. Un des agents, au bout de quelques minutes, brisa le silence pour faire part de quelque chose qui l’intriguait : quand le nain avait détalé, il l’avait fait dans un silence total. Pas même un petit bruit de pas sur le plancher. Comme s’il flottait ! Il n’y avait plus qu’une chose à faire, mettre des caméras partout afin de voir d’où venait le voleur. J’ai refusé, par respect pour les usagers, mais mon supérieur a fait fi de mes scrupules et accédé à la demande de l’Agence. Ce ne fut pas long avant que le chat sorte du sac, enfin le nain de son repère.

C’est ce jour-là que j’ai enlevé la photo encadrée que j’avais placée sur le mur derrière le comptoir. Je me demande si on peut faire subir un interrogatoire à la photo d’un gnome ?

 

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s