L’homme en jupe

Il marchait, l’allure noble, à l’heure la plus achalandée, faisant fi des remarques désobligeantes ou sarcastiques, des sifflements, des regards médusés, des sourires ironiques, ponctués de rares hochements approbateurs. Il portait une veste grise Melinda Gloss en lin d’un chic fou, assortie à la pièce qui suscitait tant de réactions sur son passage : une jupe bleu gris du même tissu dont le bas frôlait ses genoux.

Quelques heures plus tôt, il déjeunait avec sa dernière conquête, une fille magnifique à l’aube de l’âge adulte, aux cheveux roux qui soulignaient ses fines épaules tachetées de cette même couleur évoquant l’Écosse de ses lointains ancêtres. Lui approchait la cinquantaine, cheveux noirs parsemés ici et là de gris, barbe poivre et sel du matin, corps athlétique sculpté par les nombreuses heures passées au gym, vague ressemblance avec Marcello Mastroianni alors qu’il tournait en Corse avec Catherine Deneuve le films Liza. Quelques heures plus tôt, il était sous le charme d’une nuit d’un authentique érotisme, pas du cul, de la langoureuse lenteur suivie de fols ébats, puis de voluptueuses cigarettes. Elle savait l’allumer. Ils avaient à peine parlé, réservant pour le lendemain le temps des échanges, leur énergie toute concentrée sur leurs corps parcourus de sensations qui disaient tout. Ils dormirent peu. Au petit déjeuner où il comptait bien mettre fin à l’aventure, Simone de Beauvoir s’invita dans leur éphémère relation. Du moins, c’est ainsi qu’il voyait cette nuit passée avec elle, succédant à d’autres nuits où ses conquêtes, tel des papillons, se posaient dans son cocon pour disparaître de sa vie le jour suivant. Il était misogyne, vous l’avez compris. Il s’était toujours tenu loin des féministes, craignant qu’elles ne gâchent son plaisir. La veille, invité chez un ami qui ne fait pas dans la discrimination des idées sur les rapports entre les hommes et les femmes, il avait compris qu’elle en était une, mais le fruit était trop tentant. Il la voulait dans son lit, elle avait décidé de se l’offrir pour ses vingt ans, marché conclu. Levé avant elle, il fit du café et réchauffa des brioches. « Pour vous les hommes, lui lança-t-elle sans avertissement, après quelques bouchées agrémentées d’extraits du Deuxième sexe – il était curieux d’en savoir davantage sur cet ouvrage mythique dont elle venait de lui parler – nous sommes l’Autre que vous acceptez sur votre territoire dans la mesure où nous vous sommes soumises ». Croyant faire le malin en lançant une formule qu’il voulut alambiquée, il répondit que la libération de la femme passait par celle de l’homme. Loin de se laisser démonter, elle lui répondit du tac au tac, « je suppose que tu es un homme libéré ». Sentant que sa réplique avait fait naufrage, il lança, telle une bouée de sauvetage, « j’y travaille ». Puis, dans une tentative pour détourner le feu ennemi, il ajouta que les femmes avaient beau ne pas vouloir être soumises aux hommes, elles acceptaient volontiers de porter des vêtements masculins alors qu’on ne verrait jamais un vrai homme faire le contraire. « Un vrai homme libéré ferait fi de ces conventions bourgeoises qui l’enferment dans un patriarcat désuet » rétorqua-t-elle, piquant son orgueil au vif.

Vous connaissez la suite.

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