Les ultimes vacances

Marthe allait mourir. Il n’est jamais facile pour un médecin d’annoncer la mauvaise nouvelle. L’entretien fut pénible. Elle la suivait depuis plus de trente ans. Elles avaient une passion commune pour les roses. Longtemps, sa patiente avait eu une santé de fer. La secrétaire soupçonnait sa patronne de la convoquer autant pour un échange sur la reine des fleurs qu’à propos des résultats des examens. Hélas tout se fane, tout meurt.

Marthe ne craignait pas la mort, mais elle souhaitait tant vieillir avec Pierre. Ils s’aimaient tendrement, rare privilège après une si longue relation. Elle ne craignait pas non plus pour leurs enfants qui avaient su se débrouiller dans la vie. En pensant qu’elle n’allait pas voir grandir ses petits-enfants, elle fut envahie d’une grande tristesse. Le plus vieux avait à peine huit ans. Pierre était son second amour, survenu alors qu’elle avait trente ans. Le premier était décédé dans un accident de voiture sans qu’ils aient eu d’enfants. Elle avait rencontré Pierre lors des Rendez-vous horticole de Montréal. Le coup de foudre. Qui prend mari prend pays, dit-on. Elle avait quitté sa France natale pour s’installer là où vivait Pierre. Ensemble, ils avaient mis sur pied une petite entreprise horticole qui allait plutôt bien.

Ils pleurèrent beaucoup après l’annonce du diagnostic. Rirent à chaudes larmes au rappel de souvenirs cocasses. Puis, Marthe lui parla d’une voix si ferme que Pierre n’eut d’autre choix que d’acquiescer. C’était une battante, mais elle sut reconnaître avec sérénité l’ultime défaite. Ensuite, elle se rendit voir ses enfants un à un pour leur annoncer sa fin prochaine. Autres pleurs, autres rires, quelques objections aussi, mais tous finirent par se rallier à son choix.

Marthe était atteinte de la maladie de Charcot. Elle ressentait depuis peu une faiblesse musculaire que son médecin avait d’abord pris pour de l’épuisement professionnel. Ce n’était pas le cas, hélas. Progressivement, elle n’allait plus pouvoir bouger ses bras, ses jambes, et les autres muscles sur lesquels sa volonté pouvait agir. Elle allait avoir de plus en plus de mal à se déplacer, à avaler, à parler. Elle prit conscience du malheur qui la frappait. Son médecin, tout en sachant faire preuve de tact, une qualité que Marthe apprécia, ne lui cacha rien : elle devait s’attendre à perdre sa capacité à respirer et il était bien possible qu’elle décède d’insuffisance respiratoire d’ici trois à cinq ans. Il y avait aussi une faible, mais réelle, possibilité d’altérations des fonctions cognitives, de dépression, et de difficulté à prendre des décisions. Ce n’était pas l’Alzheimer, mais sa mémoire pourrait être touchée.

Marthe avait d’abord cru que le fait de vivre au Québec et d’être devenue citoyenne canadienne allait lui faciliter les choses. Elle avait vite dû déchanter. Le droit de mourir dans la dignité est réservé aux seules personnes en fin de vie, et encore faut-il qu’elles soient pleinement conscientes lors de leur décision. Marthe ne changea pas d’un iota son choix. Le couple partit vers la Suisse vivre ses dernières vacances ensemble.

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