Une femme libérée

Elle était une sans deuil. Personne n’allait la pleurer. Il y eut bien un entrefilet, mais il fit à peine trois lignes dans les faits divers du journal local. Les circonstances de sa malchance, pourtant due à une négligence crasse, ne forcèrent aucun fonctionnaire, ni élu, à passer sous les fourches caudines de l’opinion publique. Rien dans les médias sociaux, si ce n’est quelques reproches bien timides face à une telle faute. Nous étions loin des flambées d’indignation allumées par des quidams dans les réseaux, ces purgations des passions devenues des incontournables de la vie publique. Elle n’y eut même pas droit.

La journée n’était pas banale pour elle. Caissière depuis plus de trente-cinq ans, dont les douze dernières dans une grande surface, elle allait enfin pouvoir profiter de la vie. Ce furent les paroles exactes de son supérieur qui la convoqua dans son bureau, croyant lui faire une faveur. Elle n’y avait jamais mis les pieds. Profiter de la vie, bel euphémisme pour ce qui mettait fin à la seule raison de vivre de cette femme ! Elle parlait peu, souriait encore moins. Certes, on appréciait son savoir-faire. Elle ne commit jamais d’erreur, n’éleva jamais la voix contre qui que ce fut. Toujours ponctuelle, elle ne manqua aucune journée de travail. Un exploit remarquable. Pour la remercier de ses loyaux services, on lui remit une montre en argent. Quelle ironie ! On ne lui en vit jamais une au poignet durant toutes ces années, preuve qu’elle n’en ressentait pas le besoin. On savait que l’objet allait finir dans le fond d’un tiroir, mais c’était la politique de la maison : tous avaient droit au même traitement, ce qui démontrait le manque total d’imagination de la Direction. Il y avait aussi une lettre de remerciement. La banalité des propos était telle que son supérieur baissa les yeux de honte.

Une angoisse la tiraillait depuis quelques semaines. Elle allait devoir se débrouiller avec un trop maigre pécule. Elle ne voyait pas comment elle pourra assumer le coût de son logement. Déjà qu’elle faisait des miracles avec son salaire. Alors qu’elle lisait la lettre de remerciement, elle avait eu, pour la première fois, une réaction de colère envers ses patrons qu’elle réussit de justesse à contenir. Surtout ne pas faire d’esclandre. Ce n’était pas son genre. Mais tout de même, au fric qu’il encaissait pendant qu’on nous jetait des miettes, il aurait pu se montrer plus généreux de bons mots. Tout était sec, froid, autant dans le vocabulaire que dans le style. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que le grand patron avait confié la tâche à son supérieur qui l’avait refilé à sa secrétaire. Tout juste bonne à écrire ce qu’on lui dictait, cette dernière n’avait aucune imagination. Son supérieur non plus, qui n’avait rien trouvé à redire sur le contenu de la lettre.

Son destin allait être scellé à peine un coin de rue plus loin. Elle quitta à dix-huit heures précises. Même en cette dernière journée, il n’était pas question qu’elle vole ne fût-ce qu’une minute à son employeur. Des ouvriers étaient affairés à construire une tour d’habitation. Leur journée avait été longue. Le chantier prenait du retard, il fallait le rattraper. Une grue soulevait une poutrelle. Un inspecteur de la ville, présent cette journée-là, fumait négligemment, lançant des farces grivoises à un ouvrier. Le conducteur de la grue était plus occupé à regarder son smart phone qu’à surveiller la manœuvre. Dans cette phase ascensionnelle de la poutrelle, il crut sans doute que rien ne pouvait arriver de fâcheux. Il exerçait la fonction de grutier par intermittence, comme remplaçant. Le reste du temps, il conduisait d’autres engins moins imposants sur le chantier. En bas, ceux qui attachèrent la poutrelle, sous les yeux de l’inspecteur, bâclèrent leur travail avant de donner le signal de la soulever. La charge était mal élinguée. Le pire, c’est que personne ne surveillait les passants. Le préposé à la surveillance avait pourtant averti qu’il devait s’absenter quelques minutes. Le grutier ne l’attendit pas.

Le plus étrange, rapporta un témoin qui avait vu la poutre sur le point de se détacher et crié à la malheureuse de s’enlever en vitesse de l’endroit où elle était, c’est que celle-ci, loin d’obtempérer, sourit en levant les yeux vers la poutre. On aurait dit qu’elle se sentait libérée.

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