Une amie peu commune

De tous les êtres avec qui je cause, elle est la plus hideuse. Je la regarde à peine, tellement elle me répugne. Elle pourrait m’en vouloir ; en tout cas, elle ne me le fait pas sentir. On voit bien que les autres ne l’aiment pas non plus ; elle est toujours seule quand je la rencontre.

Quand je dis que je la regarde à peine, il faut tout de même que je m’y résolve de temps à autre. Comment, sinon, deviner ses sentiments, ses intentions. La première fois que je l’ai croisée, elle m’observait avec crainte. Normal, j’étais beaucoup plus grande qu’elle. Je lui ai souri. Une sorte de borborygme qui aurait tout aussi bien pu vouloir dire « bonjour » que « passer votre chemin », a surgi d’elle. Nous nous sommes regardées quelques minutes, puis je décidai de la laisser tranquille. Il faut dire que j’avais peur qu’elle ne s’approche et ne me touche. Elle était pleine de verrues. Enfin, c’est ainsi que j’ai perçu les petites bosses dont elle est recouverte. Après, en chemin, j’ai regretté de ne pas être restée près d’elle. Sa solitude et sa laideur avaient agi sur moi comme deux aimants aux pôles opposés. La laideur l’avait emporté cette fois-là, mais la solitude m’attirait.

Permettez-moi, ici, d’ouvrir une parenthèse, cher lecteur. De nos jours, il faut vraiment faire un effort pour être seul, et accepter d’y mettre du temps. Nous vivons à une époque où les ermites comme moi sont vus avec suspicion. Normal, alors qu’on se plie à cet appel généralisé d’être en tout temps avec tout le monde et sa sœur. J’en croise plusieurs qui marchent la tête basse, le regard tourné vers un petit engin. Une fois, n’en pouvant plus, j’ai demandé à un de ces promeneurs ce qu’ils avaient tous à déambuler, seuls, de cette manière. Il m’a jeté un regard hébété puis, voyant que je maintenais mon air interrogatif, a fini par m’expliquer qu’il n’était pas seul. Il y avait tout plein d’« amis » avec qui il causait en ce moment même, grâce à son smartphone. C’est bien ainsi qu’il a appelé le petit engin. Je nageais en plein paradoxe. Jadis, ceux qui baissaient la tête autant en marchant ne voulaient surtout pas être en contact avec d’autres.

Revenons à notre amie commune. Vous permettez que je suppose qu’elle soit devenue votre amie dès les premières lignes de ce récit. Ça vous en aura fait une de plus, tiens ! Je sais, vous les collectionnez. Il n’est point besoin de se connaître pour devenir amis, désormais. N’empêche que dans mon cas, je n’y suis pas parvenue du premier coup. Peut-être suis-je trop vieille et empêtrée dans mon passé romantique ; je n’y peux rien, mon âme doit ressentir de l’affection avant que je m’abandonne à l’amitié. Au début, c’était plutôt une sorte de curiosité presque morbide. Je me demandais comment un être si laid pouvait, malgré tout, sembler si calme. Presque zen.

Je me résolus à lui poser la question.

Je devais être dans ses bonnes grâces. Elle entreprit de me raconter rien de moins que sa vie. Au début, celle-ci s’écoulait paisiblement, entourée de ses frères et sœurs, portée qu’elle était par le doux courant des jours qui passent. Sa maman et son papa étaient Anoures, normal donc qu’elle se soit retrouvée dans cette position qui n’était pas fâcheuse du tout. Elle filait une vie tranquille. Trop. Elle sentait bien que quelque chose allait se passer. Elle n’avait jamais vu ses parents. Ils l’avaient planquée là, comme on laisse un berceau à la porte d’un couvent. Elle aimait bien l’endroit où ils les avaient abandonnés, elle et ses frères et sœurs. Mais ce lieu si paisible, elle devra le quitter bien malgré elle, sitôt qu’elle fut capable de marcher.

Elle passe depuis ses journées seule. Oh ce n’est pas qu’elle s’ennuie. On s’y habitue, me dit-elle. Elle a bien tenté quelques approches, mais chaque fois on l’a fuie. Elle a fini par comprendre qu’elle est destinée à vivre seule et a pris le parti d’en être heureuse. Le bonheur au fond, c’est peu de chose. On se sent mieux quand on a compris cette grande vérité. J’étais la première à vouloir faire connaissance avec elle. Je ne sais pas pourquoi ces êtres que personne n’aime m’attirent. Peut-être est-ce ma propre solitude qui me porte à vouloir comprendre celle des autres, et ainsi percer le mystère de cette volonté d’être à l’écart des autres qui m’habite. Je ne suis pourtant pas repoussante comme elle.

Ce que j’apprécie de mon amie – et c’est là la leçon que je tire de notre amitié contre nature -, c’est le calme qui l’habite. Je ne la vois jamais s’agiter telles les feuilles des arbres qui murmurent leur contentement au vent qui les affole. Elles ont beau vouloir vivre dans le vent, celui-ci finira bien par les emporter. Mon amie n’est pas de celles-là. Elle disparaît bien six mois chaque année, mais je m’y suis fait. Au début, j’étais toute triste de ne pas pouvoir m’installer près d’elle, à méditer, au cours de ces six longs mois ; mais j’ai fini par comprendre que son esprit n’avait pas quitté les lieux. Alors, je me suis mise à méditer tout aussi intensément durant son absence.

Cette rencontre est la plus belle chose qui me soit arrivée. On craint la laideur jusqu’à ce qu’on finisse par réaliser à quel point elle nous fait du bien quand on l’apprécie. Rocco, cité par Umberto Ecco, disait de la laideur féminine qu’elle est un « écrin d’honnêteté, remède de luxure, occasion d’équité et de justice ». Il exagérait tout de même. Certes, mon amie est tout ce qu’il y a de plus honnête et elle ne baigne jamais dans la luxure. À moins qu’une mare de boue soit un luxe. Mais pour ce qui est de l’équité et de la justice, il faudra repasser. Est-il juste et équitable que la solitude soit si mal partagée entre les beaux et les laids, au profit de ces derniers ?

Le grand Balzac trouvait ironique que la Nature ait placé les crapauds près des fleurs. Vous me direz qu’ils les mettent en valeur ? Je crois plutôt que c’est pour nous amener à regarder d’un autre œil la laideur. Voyez ces fleurs si belles et qui n’en finissent pas moins par se faner.

Mon amie n’a pas à vivre cette déchéance. Je l’envie.

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