Son dernier sourire

Nous étions devenues inséparables, comme des jumelles. Elle pouvait être folle à lier par moments ; je suis la sagesse incarnée. Lâche-toi lousse, me disait-elle. Je lui avais fait la promesse de suivre son conseil. Je n’y arrivais pas. Un jour elle, me dit : écoute, on va faire de la marche rapide ensemble ; ça va te changer du yoga et tu vas finir par accumuler tellement d’énergie que tu vas t’éclater dans le trafic.

On avait notre petit rituel. Le rendez-vous matinal était toujours au même endroit. On marchait une heure pile. Puis on s’offrait une récompense. Tantôt c’était un beigne fourré à la crème, tantôt une viennoiserie, de la crème glacée l’été ; ce ne sont pas les endroits pour tricher qui manquent par ici.

Mon mari me grondait. Je le fixais droit dans les yeux et lui disais que le jour où sa bedaine de bière disparaîtrait, j’allais faire abstinence de gâteries. Je ne sais pas si j’y serais parvenue. Elle savait convaincre quand elle le voulait. Faut dire qu’on se connaissait depuis l’enfance. Elle savait comment m’amadouer.

J’ai souvent été son alibi au début de l’adolescence. Elle n’avait qu’à dire à sa mère que je serais avec elle pour que celle-ci soit rassurée. Pauvre elle, si elle savait. Nous n’avions pas tourné le coin de la rue qu’elle pouvait me planquer là pour je ne sais quelle action défendue. J’exagère à peine. En fait, c’était convenu. Je l’attendais chez une autre de nos amies qui couvrait son stratagème. Elle l’avait choisie parce que nos mères et celle de notre amie commune ne se parlaient jamais. Elles se détestaient. J’étais tolérée, mais je voyais bien que ça déplaisait.

Je ne l’ai jamais accompagnée dans ses moments de délinquance. On a fini par se perdre de vue vers la fin de l’adolescence. Elle se tenait avec des jeunes de la rue. Il y avait un endroit où ils pouvaient vivre un moment de répit, tenu par un organisme qui leur venait en aide. J’ai su qu’elle y passait souvent ses temps libres, tout en poursuivant ses études dans un collège classique.

Ce n’était pas la joie chez elle. Sa mère s’était retrouvée seule et les deux se disputaient souvent. La maison qui accueillait les jeunes de la rue était devenue son refuge dans les moments de tension familiale, puis elle en avait fait une habitude, au grand désespoir de sa mère. Elle avait une guitare et avait appris les accords des chansons de Gram Parsons qu’elle adorait. Elle ne faussait pas. Je le sais parce que plus tard, elle en a joué dans des soirées passée dans sa cour arrière.

Jusqu’à ce qu’elle fréquente les jeunes de la rue, j’étais sa grande confidente. Un jour, elle m’a dit de ne pas m’en faire pour elle. Elle vivait toutes sortes d’expériences marginales – c’était ses mots -, mais elle savait où s’arrêter. C’était une brillante, une première de classe. Je ne suis pas étonnée qu’elle ait réussi ses études avec brio. Bien d’autres qu’elles auraient tout abandonné.

Elle me répétait souvent que j’étais chanceuse de vivre dans une famille « normale ». Elle l’était tellement que je n’avais rien à raconter, contrairement à elle. Son père était alcoolique et sa mère l’avait quitté pour les protéger. Plus tard, elle le reverra pour apprendre qu’il allait mourir des complications dues à son incapacité de se passer de la bouteille.

On s’est retrouvées alors qu’on fréquentait l’université. Elle en socio, mois en philo. Son chemin était tout tracé. Elle allait venir en aide aux jeunes de la rue. J’étais convaincue qu’elle ferait une excellente intervenante. Je ne me suis pas trompée. On a souvent discuté de situations critiques, sans jamais qu’elle ne dévoile les noms des jeunes impliqués. Avec mon approche philosophique des problèmes, je lui apportais un autre éclairage qu’elle me disait beaucoup apprécier.

Elle s’est mariée, puis est vite tombée enceinte. Je l’enviais, incapable que je suis d’avoir des enfants. Je me console en me disant que je suis devenue marraine d’une belle petite fille aux cheveux blonds et aux yeux pétillants comme ceux de sa maman. Aujourd’hui, c’est une grande adolescente qui prend au sérieux son rôle de sœur aînée.

On s’est fréquentées en couples, mais les meilleurs moments que j’aurai passés avec elle sont ceux où on se voyait sans nos maris. J’y pense maintenant, autant elle a eu d’aventures dans le bout d’adolescence que j’ai connue d’elle, et sans doute après, autant elle était demeurée fidèle au grand amour de sa vie. Je l’aurais su si elle avait eu une aventure ; on se disait tout. Elle avait eu la chance de tomber sur un homme bien.

L’an passé, on s’est offert un « trip de fille ». Une virée de quinze jours jusqu’en Floride. Un coup de tête. C’est elle qui en avait eu l’idée. J’y repense avec beaucoup d’émotions. Pour elle qui avait connu plusieurs aventures, s’était même rendue jusqu’au Mexique, c’était un moment de détente. Pour moi, ce fut la grande aventure de ma vie. Ça nous avait beaucoup rapprochées. Elle m’a confié que même quand elle m’avait perdue de vue, elle était certaine ce serait passager. Elle a ajouté que j’étais sa grande amie et sa confidente.

Puis il y a eu la marche rapide. C’était un défi pour moi. Je ne suis pas grosse, mais j’ai un poids au-dessus de ce qu’il devrait être. Elle était demeurée svelte, malgré ses trois enfants. Elle me devançait de temps à autre, puis se retournait et me regardait avec un grand sourire.

C’est la dernière image que j’ai d’elle: ce sourire moqueur quand le camion qu’elle n’a jamais vu venir a surgi.

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