Sans mémoire fixe

Pour quelques jours, j’ai dû dormir sous un pont. Celui qui traverse la rivière Saint-Charles à la hauteur du boulevard des Capucins. Un barrage antimarées crée à cet endroit une petite chute artificielle dont le bruit enterre le trafic des véhicules fonçant vers le centre-ville de Québec. Non loin, très tôt le matin, des pêcheurs jeunes et vieux lancent leurs lignes d’un geste ample. J’ai tout mon temps pour les observer. Quel imbroglio ! Avant ma mésaventure, je jouissais d’une coquette petite maison, nid douillet où je rentrais le soir satisfait d’avoir accompli mon devoir de fonctionnaire. J’ai tout perdu, ma maison, mon emploi, ma femme, mes effets personnels et ma voiture. Ça m’apprendra à sortir de chez moi sans mes clés.

Ce matin-là, comme les précédents, je me dirigeais à pied vers le bureau en sifflotant, une marche de quelques minutes à peine, quand je pris conscience de mon oubli. Il m’était venu l’idée de faire tinter mes clés pour rythmer la mélodie. Zut ! Pas de clés. Pourvu que Nicole, ma femme, soit encore à la maison. Je me précipitai en sens inverse. Tout essoufflé, je m’apprêtais à entrer chez moi quand soudain la porte s’ouvrit. Un homme sortait. « Que faites-vous là ? » me dit-il d’un air interloqué. Aussi étonné que lui, je bafouillai que dans ma hâte j’avais dû me tromper. Il me regarda d’un air maussade, puis finit par convenir que cela pouvait arriver. Pour me montrer qu’il ne m’en voulait pas, il me souhaita une bonne journée, ferma à clé la porte de la maison que j’avais prise pour mienne, monta dans une voiture étrangement semblable à celle que je possédais, puis démarra, tandis que de mon côté que je me hâtais sur le trottoir. Quelque chose clochait. Je reconnus chacune des maisons que je croisais. Parvenu au coin de la rue, je levai les yeux et regardai la plaque de rue bien en vue sur un poteau. Je ne m’étais pas trompé !

Sous le choc, je m’effondrai et me retrouvai assis sur le trottoir. Une dame passa. « Ça va ? », me dit-elle. Je devais avoir mauvaise mine. Pour la rassurer, je lui répondis qu’il m’arrivait de temps à autre de ressentir des étourdissements. Tout ce que je pouvais faire dans ces cas-là, c’est m’asseoir et attendre que cela passe. Je la remerciai de sa sollicitude. Elle me sourit et poursuivit son chemin. Je ne pouvais demeurer ainsi sans attirer d’autres regards. Je me levai donc et fis la seule chose sensée qui me vint à l’esprit : je me dirigeai vers le bureau. De là, me dis-je, j’appellerai Nicole pour obtenir des explications. En y réfléchissant, j’en étais venu à la conclusion qu’elle me trompait avec ce type. Songeant à son attitude au moment où il m’avait vu, je me suis tout de même dit qu’il avait un culot et un sang-froid remarquables. Dans le scénario que j’imaginai, elle lui avait laissé les clés de la maison et de la voiture, qu’il ramènerait avant mon retour. Elle savait que je ne mange jamais chez moi dans la journée, préférant un petit restaurant fort sympathique à deux pas du bureau. Ce scénario devait forcément correspondre à la réalité.

J’arrivai furieux à l’édifice gouvernemental où je me rendais chaque jour de la semaine. Un garde de sécurité me demanda ce que je voulais. Je lui répondis sur un ton brusque qu’il devait être nouveau pour ne pas me reconnaître. « Désolé monsieur », répliqua-t-il du même ton, je ne sais effectivement pas qui vous êtes. Il exigea que je lui montre ma carte d’accès. Je fouillai dans mon portefeuille. Elle n’y était pas. Je demandai à parler à mon patron, monsieur Dumoulin. Ce nom était absent du registre des présences. Le garde m’examina d’un air suspect. « Votre nom », ordonna-t-il. Il fouilla dans son registre. Mon nom n’y était pas. « Monsieur, d’après ce que je vois, vous ne travaillez pas ici. Veuillez circuler, ou j’appelle les autorités policières. » Je n’eus guère le choix de quitter les lieux. J’errai toute la journée. Ce qui m’embêta, c’est que je n’avais aucun souvenir du nom de ma rue, ni du parcours pour m’y rendre. Tantôt, quand le garde m’avait demandé mon portefeuille, j’étais demeuré impassible, mais intérieurement j’étais atterré de constater qu’il était vide. La situation allait de mal en pis. Je ne me rappelais même plus mon nom.

Désemparé, marchant sans but, j’aboutis sur le sentier qui longe la rivière Saint-Charles. Je m’installai sur un banc public. Je voulus faire le point, mais j’étais trop épuisé. Je vis le pont non loin et me résolus à m’installer sous celui-ci. « Pour une seule nuit », me dis-je. Plus tard un sans-abri, peiné de ma déconvenue, m’invita à le suivre jusqu’à la popote populaire. J’acceptai d’autant plus volontiers que j’avais très faim. Un des préposés, d’abord surpris de mon allure veston cravate, s’enquit de ce qui m’amenait à fréquenter l’endroit. Il m’écouta sans rien dire, puis m’invita à faire la file pour le repas. Au bout de quelques minutes, alors que j’étais attablé à côté de mon nouveau pote, trois personnes se sont présentées et m’ont demandé de les suivre à la maison. Nicole est très inquiète. Je protestai que celle-ci me trompait. Il n’était pas question que je la revois. L’une des personnes voulut savoir pourquoi je croyais avoir été trompé. Je lui racontai sa duperie. Je l’avais surprise dans les bras d’un autre homme. Ils avaient eu le culot de s’embrasser dans ma propre voiture. Outré, je m’étais rendu dans un bureau gouvernemental dans le but de protester contre cette injustice. On m’y avait chassé sans ménagement. Heureusement, mon ami ici présent m’avait protégé contre un garde qui avait voulu me frapper.

Les trois personnes m’ont souri. « Venez, m’a dit l’une d’elle. Nous allons demander à Nicole de vous laisser en paix ». Rassuré, j’acceptai de les suivre. Là où on m’a amené, la porte est fermée à clé de l’intérieur. Chaque matin, je m’habille pour ma journée de travail et je guette le moment où elle s’ouvrira. Quelqu’un finira bien par me laisser passer.

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