Quand la maladie frappe !

Elle vit seule depuis quelques années. Ce n’est pas qu’elle s’en plaigne, au contraire. Elle savoure chaque heure qui passe depuis qu’elle est retraitée. Elle peut lire, s’offrir de grandes marches, faire les courses à son rythme, se rendre à la bibliothèque, s’installer sur le banc d’un parc situé près de chez elle, d’où elle aime regarder les passants. Il y a aussi les visites de ses enfants et petits-enfants. Elle se trouve bien. La solitude n’est pas un poids pour elle. Tout de même, une inquiétude s’est installée en elle depuis peu.

Cela a débuté quand une ambulance, tout feux clignotants, sirène retentissant à chaque coin de rue, s’est arrêtée devant son immeuble. Que se passait-il ?

Des voisins lui rapporteront les faits. Un des locataires ne donnant pas signe de vie, le concierge s’était résolu à pénétrer dans son appartement. L’homme était étendu sur son lit, amaigri, mal en point. Il s’alimentait très peu sinon pas du tout, selon les jours, depuis quelques semaines. On l’avait transporté à l’hôpital. Il avait fallu l’aider à remonter la pente de la sous-alimentation.

Une maladie banale, un rhume, avait déclenché la série d’événements l’ayant mené à cette condition. Il vivait seul, n’avait ni parents, ni amis connus. Son frigo était presque vide quand la maladie l’avait frappé. En temps normal, il aurait, comme chaque semaine, fait les emplettes et aurait ainsi été pourvu de suffisamment d’aliments, du moins les premiers jours. Sauf que la maladie ne s’annonce pas quelques jours à l’avance. Elle ne cogne pas à votre porte pour vous avertir qu’il vaudrait mieux bien garnir votre frigo et vos armoires, le temps de faire face à la tempête. Celle-ci fut rude. Sa condition s’aggrava ; le rhume engendra une sinusite, fut suivi de complications pulmonaires. Ce n’est pas qu’il ne voulait pas manger. À la limite il aurait absorbé des aliments liquides contenant des protéines et un peu de solides, s’il en avait eu. Sauf que son état empirant, il devint de plus en plus faible, au point d’en être incapable de s’alimenter.

Encore s’il avait été jeune. Il aurait sûrement conservé assez d’énergie pour se rendre à l’épicerie et pourvoir à son alimentation. Mais il était vieux.

Il n’était pas ce qu’on appelle, dans le jargon administratif, une personne démunie, mais il n’était pas non plus assez fortuné pour s’équiper des derniers gadgets sécuritaires.

Certains s’étonnèrent qu’il n’ait pas appelé pour demander de l’aide. Il vient un moment où tout ce que vous souhaitez, dans de semblables situations, c’est dormir. L’instinct de survie s’émousse. Fort heureusement, on l’avait découvert à temps. Combien n’avaient pas cette chance ?

Sa voisine qui se sentait jusque-là bien dans son train-train quotidien vit dans cet épisode un avertissement. Une manchette dans le journal auquel elle était abonnée accentua ses craintes : «28 personnes seules portées à leur dernier repos»*. C’était une cérémonie religieuse collective. Elle se dit que son voisin aurait tout aussi bien pu se trouver du nombre. Et elle ? Un jour, elle pourrait à son tour vivre une situation semblable, menant aux portes de la mort, à défaut de prévoir des façons d’y faire face.

Quand elle racontait aux voisins le malheur de cet homme, évoquant la difficulté d’avoir des soins et services à domicile, à moins d’être en sérieuse perte d’autonomie et encore, on lui répliquait invariablement qu’on n’a pas les moyens, comme société, d’offrir des services publics mur à mur. Sa réponse lapidaire venait sous forme de question : que faites-vous pour vous préparer à cette éventualité ? Ses interlocuteurs nageaient alors dans le vague. Sans doute espéraient-ils être épargnés par la maladie qui accompagne le vieillissement. Le déni l’emportait de loin sur toute autre attitude. Que sera, sera !

Elle prit un rendez-vous avec son conseiller financier et en ressortit quelque peu découragée : il n’y avait pas grand-chose qu’elle pouvait faire pour pallier la situation, sinon d’être économe et d’épargner un maximum de ses revenus actuels. Il y avait bien une assurance en cas de perte d’autonomie, mais c’était au-dessus de ses moyens.

Elle se rappela qu’une de ses connaissances, fonctionnaire au ministère de la Santé, avait jadis prouvé à ses supérieurs que l’augmentation des soins à domicile réduirait au total les coûts du système de santé. Son rapport avait abouti aux oubliettes. Les hôpitaux continuaient de recevoir la part du lion. Il n’y avait rien à espérer de ce côté.

Un temps, elle se demanda si elle ne devrait pas chercher un emploi pour ainsi augmenter ses revenus et épargner davantage. Elle savait que les gens de son âge, avec ses qualifications, étaient en demande. Elle dormit mal quelques nuits, puis prit la décision de demeurer retraitée. Elle n’aurait pas la force de recommencer à vivre les longues heures passées dans les déplacements et au bureau, sans compter les nombreuses démarches à faire.

Plusieurs années passèrent. Elle ne parvint pas à épargner pour les jours plus difficiles, mais son inquiétude s’estompa. Elle se fondit dans le moule général du déni.

L’ambulance était revenue quelques fois, jusqu’à une dernière. Son voisin était décédé. Il n’avait plus que la peau et les os.

Un jour, ce fut son tour. Certes, elle avait un peu de soutien à domicile, mais c’était nettement insuffisant. Ses enfants venaient de temps à autre, mais ils avaient leurs obligations familiales, sans compter les longues heures de travail qu’ils s’imposaient afin de maintenir leur train de vie.

Elle dut faire quelques séjours à l’hôpital. Sa santé se détériora. C’était prévisible. La vieillesse réclamait son dû.

Elle qui avait eu une santé de fer, qu’elle entretenait en marchant tous les jours, dut se rendre à l’évidence : son corps vivait la mécanique implacable qui la dirigerait désormais, sans fléchir, vers son agonie.

Elle quitta à regret son appartement. Elle n’avait désormais plus d’emprise sur sa vie.

* https://goo.gl/m7NmSF [en ligne le 26 mai 2017]

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