Mon intervalle

Tu n’es pas de ceux qui laissent une fleur sur la tombe. Tu voyages en moi, mais je sais que d’autres régions vont t’éloigner. Pourtant, je te désire encore plus. Comprends-tu mon tourment ? Il est de ces allées qui mènent tout doucement vers le repos ; d’autres que l’on franchit avec crainte. Tu me prends la main et me diriges vers pire encore : le manque de toi.

Je t’ai connu un soir que je cherchais sans trop m’illusionner. Tu t’es approché, m’a souri. C’est tout ce dont tu as eu besoin pour me faire couler comme du miel, descendre dans ta gorge comme la bière bien froide – m’as-tu précisé – que tu buvais pour faire un pied de nez à la nuit qui venait. On a parlé. Tu m’as charmée. Même silencieux, tu m’aurais eue. Mais ce son de ta voix qui caressait mon ventre! Puis, mon regard s’est posé sur le lobe de ton oreille gauche, a remonté la pente de tes cheveux, noirs, frisés, un peu de gris, à peine, c’était une forêt où j’allais me perdre. Je le savais.

Tu n’as pas fait le baratin habituel. À quoi bon, te disait mon regard. Mes yeux te guidaient et tu savais les écouter. Rare privilège. Ils te racontaient autre chose que ma voix, plus sage. Quand, à ton tour, tu parlais, je frémissais. L’instant d’après, nous étions chez moi. Nous y étions déjà.

Un jour, jadis, j’ai franchi quelques kilomètres de l’orée du Sahara, à dos de l’animal qui se laisse docilement porter par le sol chaud. J’étais loin de me douter qu’un homme me ferait le même effet. Douce indolence de goûter à l’extrême. Maintenant, je sais qu’il est pire que de se perdre dans un désert. Pire que de cuire sous la chaleur intense, pire que de craindre les scorpions, pire que la soif qui gagne du terrain.

Il y a l’attente. Le manque comblé par l’attente est comme la soif comblée par le sel. Tu viens, tu vas. Je ne sais d’où tu viens, je ne sais où tu vas. Je ne sais non plus quand tu viendras ni quand tu iras. Entre tes allées et venues, je traîne mon corps en manque de toi. On dirait une longue parenthèse suspendue dans le vide, dans l’attente de se refermer. Des mots s’ajoutent, des silences aussi ; ce sont les pires car au bout du silence qui sait quel signe de ponctuation surgira.

Tu m’assures que je ne suis pas un intervalle. Sais-tu ce qu’est le silence dont on ne sait jusque quand il sera muet ? Sais-tu ce que c’est que d’être prise entre deux valeurs avec lesquelles tu jongles, d’être analogue à la distance qui te sépare de tes libertés, d’être sur une fréquence qui se joue tantôt en opposition, tantôt en harmonie, d’être un écart dans une musique dont seul toi connaît le dénouement ?

Tu ne m’apportes jamais de fleurs. Tu préfères laisser ton sourire fleurir dans mes yeux, dis-tu. Si tu savais le jardin que j’entrevoie dans les tiens. Me laisseras-tu m’y promener un jour ? Tu es de ces jardiniers bavards qui arrosent soigneusement les détails pour mieux camoufler l’ensemble. J’en sais si peu sur toi. M’amèneras-tu un jour dans les allées où jaillissent tes pensées ?

Je suis si assourdie de tes caresses que je n’entends plus rien autour de moi. Les murs de mon amour sont plus épais que ceux de ma maison. Je m’enferme dans l’attente mais je le suis tout autant dans la présence. La différence, c’est tout le bien que tu me fais quand tu es là. Sinon, la langueur me tient compagnie. Comme celle d’un soleil triste dansant au son de mes fols espoirs. Mon ennui est si dense que j’en perds la cadence.

Tu me manques.

J’ai le manque d’une paix intérieure qu’on dirait si ancienne, et pourtant qui se mesure en mois. J’étais, avant, tel ce nénuphar qui ne sait pas que la tempête va venir. Elle s’est installée. Elle s’assombrit encore plus chaque journée qui passe, rend mes nuits plus sombres, se calme le temps d’une éclaircie, puis repart de plus belle. Chaque fois, je me demande s’il y aura un autre répit. Je n’ose te poser la question de peur que les dieux, dans leur courroux, me privent de toi. Craindre les dieux ! Vois-tu à quelles extrémités j’en suis venue ?

En ton absence, mon corps vit le manque de se laisser explorer. Où as-tu appris à si bien y naviguer. Comment fais-tu pour découvrir les endroits d’où jaillissent des plaisirs que je ne soupçonnais pas ? Je n’en suis jamais rassasiée. Tantôt tu grimpes doucement sur la montagne de mes désirs. Tantôt tu vas plus bas. Tu y cours avec frénésie. J’ouvre alors un passage où tu t’introduis pendant que je tressaille. Je suis ta belle pirate, me dis-tu. Combien d’autres îles, combien d’autres belles pirates dans tes escapades ? Je garde le silence.

Je m’en octroie le droit.

Que sont les longs moments d’attente à côté des si intenses moments passés avec toi ? Tu m’as conquise, je ne t’en ferai pas le reproche. La rançon est lourde. Tous mes tourments suffisent à peine. Je suis folle de t’avoir laissé entrer dans ma vie, mais j’assume cette folie. Je m’y consume. Je me sens tels ces papillons qui s’approchent de la lumière jusqu’à l’instant où celle-ci leur enlève toute vie. Moi, c’est le contraire. Je ne vais pas vers ta lumière, je l’attends, je la désire ardemment. Devines-tu combien ta lumière me laisse de froid quand elle s’éteint dans le noir ? Alors débute mon effroi qu’elle ne se rallume plus. À force de jouer avec l’interrupteur de mes émotions, tu me feras disjoncter.

Le sais-tu seulement ?

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