Mes oreillers

Que vont devenir mes oreillers quand je serai morte ? J’ai peur de la réponse. Elles ont été mes confidentes depuis tellement d’années. Je pourrais demander qu’on les enterre avec moi, mais je veux être incinérée. Je ne sais pas si elles pourraient l’être avec mon corps. Ce serait le plus simple, non ?

Quand je me couche, je leur parle. Je leur raconte ma journée : mes plaisirs, mes joies, mes peines, mes soucis, mes découvertes. Elles m’écoutent, puis elles me conseillent ou me consolent, selon. Ensuite seulement, je peux dormir. Même que je dors profondément, comme une marmotte.

Jadis, il y a tout de même quelques années de cela, il m’arrivait de dormir avec un amant. La première fois, elles m’ont boudée. J’avais beau les cajoler, les implorer, je n’avais que leur froideur comme réaction. Rien à faire, je dormais mal.

Jusqu’à ce qu’on se réconcilie.

J’avais fini par comprendre la mécanique de ce qui se jouait entre nous. Si je ne disais rien, feignais l’indifférence, leur tournais le dos, parlais plutôt aux draps, à la douillette même, elles finissaient par s’en inquiéter, du moins je le sentais. Alors, d’un air assuré mais doucereux pour ne pas les froisser, je leur ai demandé : « dites les filles, vous boudez toujours ? » Non, répondirent-elles.

– On peut se parler ?

– Oui.

– Vous pensez vraiment que je vais me passer d’hommes ? C’est facile pour vous, vivre sans assouvir vos désirs. Mais moi ?

Penaudes, elles avouèrent que ça les gênait quand un homme posait sa tête sur l’une ou l’autre d’entre elles. Elles devaient demeurer silencieuses. En plus, ajoutèrent-elles, les ondes cérébrales de l’homme interféraient avec les miennes. Les odeurs aussi. Les microbes. Elles en étaient perturbées.

Je leur proposai un petit rituel. Désormais, après que celui qu’elle considérait comme un intrus soit parti – aucun ne demeurait plus d’une nuit – je changerais les draps et leurs taies. Mes oreillers adorent l’odeur du frais lavé. Elles ont cessé de bouder.

J’avais gagné le droit d’avoir des amants, mais en vain car bientôt je dormis seule. Je vieillissais. Les hommes ne couchent pas avec une femme vieillissante. Je me suis toujours demandé pourquoi. Peut-être qu’ils ont en tête leur mère et que cela les gêne ? Pourtant, ils ne rechignent pas à coucher avec des femmes qui pourraient être leur fille !

Un soir, j’ai abordé la question de l’usure. Je leur ai parlé des objets que j’avais dus, à regret, après un temps excessif de résistance, remplacer par des neufs ou des moins usagés. Elles m’ont vu venir. Elles n’étaient plus fraîches comme autrefois.

J’ai bien senti que j’étais là sur un terrain glissant. « On le remplace quand un être humain ? », m’ont-elles dit. Elles avaient marqué un point. Je leur ai concédé que certaines choses étaient irremplaçables et qu’elles en faisaient partie.

Lors du décès de ma mère, il a fallu vider sa chambre où elle vivait depuis quelques mois. Il y a les souvenirs qu’on a conservé, les objets qu’on a donnés au Centre, et le mobilier et la literie dont les oreillers, qui appartenaient au Centre. Ça m’a fait tout drôle. Depuis, je me demande où vont aboutir mes oreillers le jour où je ne serai plus là.

Mes oreillers m’appartiennent. Si je déménage, je vais les emporter. C’est certain. Il doit bien me rester une trentaine, voire une quarantaine d’années à vivre. Ça doit bien faire plus de trente ans que je les ai achetées. Quand j’enlève les taies, je constate à quel point elles ont vieilli. Mais il n’est pas question que je m’en sépare.

Vous trouvez que je suis trop sentimentale ?

Peut-être êtes-vous du genre à ne jamais entrevoir l’âme des objets qui vous entourent ?

Je veux bien vous concéder que ce n’est pas évident au premier abord. Au début, je souhaitais bonne nuit à mes oreillers, sans aller jusqu’à engager la conversation avec elles. Allez savoir pourquoi, ce simple « bonne nuit » me réconfortait. Un jour, j’ai eu l’impression qu’elles appréciaient. J’ai commencé à leur faire des confidences. Quelques mois plus tard, elles m’ont souhaité bonne nuit quand j’eus fini de leur parler. Un ange venait de passer.

Elles ne sont pas les seuls objets inanimés à qui j’adresse la parole, mais c’est, de loin, à elles que je parle le plus, et à qui je confie le plus de secrets. Vous trouvez cela dingue ? Moins en tout cas que d’éparpiller des morceaux intimes de vous aux quatre vents dans les médias sociaux, comme si vous habitiez dans une maison exposée de tous côtés. Je préfère me confier à mes oreillers. Je sais que ça va demeurer entre nous.

Vous n’avez pas la conscience tranquille ? Vos oreillers sont bourrés de soucis ? Loin de vous aider à trouver le sommeil, elles vous jettent des ondes négatives ? « Le sourd oreiller recevra les confidences des consciences souillées », disait Macbeth. Il vaudrait mieux vous réveiller ; vos oreillers sont vos ennemies dans votre quête du sommeil parce que vous les négligez.

Si vous saviez ! La clé de votre tranquillité repose sous vos oreillers, mais votre indifférence vous empêche de seulement les soulever.

Moi, au contraire, tête heureuse, bien calée dans mes oreillers, j’écoule mes jours en paix.

Qu’attendez-vous !

CopyrightDepot.com number 00062206-1

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s