Marthe ne se souvient plus

L’homme lui fait un grand sourire. Elle le regarde, impassible. Qui peut-il bien être ? Elle a beau fouiller dans sa tête, elle ne le connaît pas. Pourquoi ce sourire qu’elle trouve niais ? Se moque-t-il d’elle ? De son allure peut-être ? Pourtant, tantôt, la préposée lui a dit qu’elle était très jolie dans sa robe neuve. C’est sa petite fille qui lui en a fait cadeau. « Je veux que ma grand-maman soit la plus belle de la place », lui a-t-elle dit. En ce moment, elles marchent ensemble.

Jacinthe est l’enfant unique de Marie-Pierre, fille unique de Marthe. Elle vient souvent la voir dans sa belle grande résidence, le Centre Les Lierres. Les murs extérieurs, en briques rouges, en sont recouverts. Quand on prend l’allée pour se rendre vers l’entrée principale, on a l’impression d’entrer dans un autre monde. Celle-ci est bordée d’arbres, ce qui, avec les lierres, a un effet d’apaisement instantané sur les visiteurs. À l’arrière, les propriétaires ont fait aménager un jardin Feng Shui. C’est ce qui a convaincu Marthe d’y emménager quand sa fille lui a proposé de laisser son logement. Elle était devenue « à risque d’errance ». Oh, ça n’a pas été facile de la convaincre, mais elle ne voudrait plus quitter son nouveau chez soi pour rien au monde. Un déracinement, c’est suffisant !

La résidence est située dans un quartier paisible. Aucun danger pour elle d’y circuler lentement, avec sa marchette. D’autant plus que Jacinthe veille sur elle avec un soin méticuleux. Marthe voudrait bien sortir plus souvent. C’est même l’objet de ses récriminations envers les préposés. Le personnel est d’une patience exemplaire. Non, elle ne peut pas sortir seule. Oui, elle pourra sitôt qu’un parent viendra la visiter. Combien de fois doivent-ils lui répéter cela ? Rien à faire. Ce qui entre par une oreille sort aussitôt par l’autre.

Jacinthe aime tant sa grand-maman. Quand elle se disputait avec sa mère, au point de ne plus vouloir lui parler, c’est Marthe qu’elle allait voir. Par chance, elle vit tout près avec son copain. Il la taquine parfois, lui disant qu’elle la préfère à lui, mais au fond il comprend qu’elle veuille passer du temps avec elle. Il n’a pas connu ses grands-parents maternels, ni paternels. Il est un enfant abandonné, élevé tout croche dans plusieurs familles d’accueil, mais qui a fini par pousser droit.

Depuis son accident vasculaire cérébral, Marthe a des pertes de mémoire. La démence fait son œuvre. L’autre jour, elle a demandé à une préposée de l’aider à chercher ses lunettes de lecture. Pendant qu’elles cherchaient, elle lui a dit que de toute façon ça ne servait à rien. Elle ne lit plus, faute de pouvoir suivre le fil du récit. Marthe était jadis une grosse lectrice. Elle passait régulièrement à la bibliothèque municipale emprunter quelques romans qu’elle pouvait lire jusqu’à tard la nuit. Elle disait qu’ainsi, elle jouait un tour à son acouphène. Il pouvait aller se rhabiller celui-là. S’il l’empêchait de dormir, au moins il ne pouvait pas l’empêcher de lire. Quand le roman était passionnant, il lui arrivait même de l’oublier.

Ses médicaments ! Où sont-ils ? Les a-t-elle pris ce matin ? Sa petite fille lui dit, tout doucement, qu’elle n’a plus à s’en faire. Désormais, on lui donne ce qu’il faut tout juste avant le repas du soir. Marthe lui répond, comme chaque fois, qu’elle est bien bonne d’accompagner sa mémé qui perd la mémoire. Jacinthe proteste, pour la forme, qu’elle va l’enterrer puisqu’elle va oublier de partir. Les deux rient de bon cœur.

– Bonjour Marthe. Toujours aussi jolie, lui lance l’homme qui s’avançait en souriant.

Marthe encaisse le coup. Comment peut-il bien savoir son nom ?

L’homme voit dans le regard de Jacinthe que quelque chose ne va pas. Puis il comprend. Avec gentillesse, il lui raconte qu’ils se sont connus il y a de nombreuses années de cela, mais qu’il a bien changé depuis. Elle n’est pas la première à ne pas le reconnaître. Il s’appelle Jérôme. Momôme pour les intimes. Jacinthe lance, en riant, que sa grand-maman a tellement connu d’hommes. Normal qu’elle ne se souvienne plus de lui. L’homme les salue bien bas toutes les deux, puis s’éloigne dignement.

Marthe est fâchée après sa petite fille qui la fait passer pour une coureuse d’hommes, mais elle ne le fait pas sentir. Autant elle peut être dure avec sa fille, autant elle pardonne tout à Jacinthe. Puis elle comprend que celle-ci l’a sortie du pétrin. Quel insolent cet homme ! Jérôme, il faudrait que j’aie connu un Jérôme maintenant. Je le saurais, si tel était le cas ! Il a dû se tromper. Il m’a l’air d’un coureur de jupons celui-là !

Les deux femmes marchent quelques minutes de plus, puis retournent à la résidence. Jacinthe voudrait bien rester plus longtemps, mais elle a promis à son copain d’aller le voir jouer au baseball. Une promesse est une promesse, lui répond Marthe. Jacinthe embrasse sa grand-maman sur le front, puis s’en retourne.

Ce soir-là, Jacinthe lit un extrait d’un journal intime de sa grand-maman. Sa mère qui l’a trouvé en vidant l’appartement de Marthe, a tenu à ce qu’elle le garde ; pour mieux connaître Marthe, lui a-t-elle expliqué, mais aussi pour qu’elle le passe, à ton tour, à la fille qu’elle aura un jour.

Cher journal,

Aujourd’hui, j’ai fait la connaissance d’un jeune homme charmant. Il m’a invité à danser ; ce qu’il est bon danseur ! Après, il a tenu à me reconduire jusque chez moi. Son prétexte était cousu de fil blanc. Il ne voulait pas me laisser rentrer seule à cette heure tardive. J’aurais pu lui répondre que je ne retournais jamais seule à la maison, que nous étions quelques copines vivant dans la même rue à le faire ensemble, mais j’ai fait l’innocente. Sans qu’il s’en aperçoive, j’ai dit à une de mes amies que le beau jeune homme avec qui je dansais allait me raccompagner. Elle m’a fait un clin d’œil appréciateur. On a jasé tout le long du retour de tout et de rien. Il m’a expliqué qu’il devrait s’absenter quelque temps, mais qu’il me ferait signe à son retour (…).

Jérôme se rappelait très bien cette soirée de danse et la belle conversation qu’il a eues avec Marthe ce soir-là. Il devait partir le lendemain pour aller travailler dans une mine. Le destin a voulu qu’il rencontre l’amour dans la ville située près de la mine. Un amour pas très agréable à vivre qui a mal fini ; divorce, garde des enfants difficiles. D’avoir revu Marthe, qu’il a reconnu immédiatement, l’a rendu nostalgique. De savoir qu’elle ne fait plus partie de ses souvenirs est pour lui d’une telle tristesse.

CopyrightDepot.com number 00062206-1

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s