Ma nuit la plus longue

J’avoue que ce n’était peut-être pas un monstre. Comment étais-je censée le savoir ? Vous auriez aimé que je m’approche et les prenne en photo ? Êtes-vous tombé sur la tête ! Si vous aviez vu la scène, vous auriez pris vos jambes à votre cou. Moi au contraire, je suis restée sur place, fascinée par ce combat épique. Laissez-moi vous raconter.

Mon métier m’amène dans les coins les plus reculés. Figurez-vous que des êtres humains vivent à l’écart, loin des commerces, assez loin pour ne pas avoir envie de se taper des kilomètres pour quelques clous, un vêtement neuf, ou pleins d’autres trucs. Vous n’avez pas idée du nombre d’objets que ces gens achètent chaque semaine. Il faut bien que quelqu’un se déplace pour eux. Vous en verrez bien peu comme moi sur la route. Holà les clichés ! Je vois d’ici que vous avez en tête l’image du peddler. Je ne fais pas dans le démarchage. J’avoue qu’il faut être sans gêne pour frapper aux portes sans s’annoncer. Certes, ma faconde m’aide, mais je ne donne jamais dans les plaisanteries grossières. Je ne suis pas non plus une inculte.

Au début, on me recevait avec méfiance. Normal. On devait me prendre pour une quêteuse, ou pire une Témoin de Jéhovah. Je leur expliquais poliment le but de ma démarche. Après deux ou trois commissions, je fus accueillie les bras ouverts. Je les dépannais, pour un montant somme toute raisonnable. Ça ne paie pas beaucoup, mais c’est mieux que de mendier de porte en porte. Je ne suis pas grande, j’ai un visage quelconque – bon d’accord vous me trouveriez laide – et une démarche claudicante. J’ai essuyé tellement de refus d’emplois que je me suis dit pourquoi pas essayer de rendre service tout en gagnant quelques sous. Ce n’est guère mieux que l’aide sociale, mais je ne peux pas me résigner à cette dernière extrémité. Je ne juge pas ceux qui en vivent. Il faut être mal pris pour en venir là. Tant que je pourrai conduire ma vieille charrette jusqu’aux chemins les plus reculés, je préfère pas.

Il y avait ce bon vieux Joseph avec qui je m’étais liée d’amitié. Je lui apportais ses médicaments et son petit remontant. En philosophe qu’il est, il avait vite saisi que le second est plus efficace que le premier. Sauf que ça le tuait peu à peu. Je le savais, mais je savais aussi que sa vie était moins moche quand il prenait un coup. Il était veuf. Une étrange histoire qu’il m’a répétée plus d’une fois, la boisson le portant à oublier. C’est tout de même curieux, non ? Il se rappelait le moindre détail des événements précédent la disparition de sa femme, mais il n’avait aucun souvenir de me les avoir relatés. Pauvre Joseph. J’étais une des dernières âmes qui acceptaient de prêter oreille à son récit. Les habitants vivant autour de sa cambuse me mettaient plutôt en garde contre son délire. Je leur répondais qu’un peu de délire ne fait de mal à personne. Si j’avais su.
C’était un soir de pleine lune. Joseph et sa Marguerite étaient allés en ville ce jour-là, elle pour s’acheter un corsage et une robe, sa taille s’étant élargie au point où ce qu’elle portait était devenu inconfortable, lui pour faire réparer son vieux camion Ford dont il refusait de se séparer. S’il avait dû choisir entre sa Marguerite du temps où elle avait une taille de guêpe et son camion, il n’aurait pas hésité une seconde en faveur de ce dernier. Au moins lui, je peux le mener à ma guise, me disait-il. Le destin ne lui donna pas l’occasion de trancher ce dilemme. Ou peut-être affûta-t-il, dans son inconscient, la trame de ce qui allait suivre ? Ce soir-là, à mi-chemin, n’en pouvant plus des jérémiades de celle avec qui il vivait une relation de plus en plus acrimonieuse, il la somma de débarquer. Sa colère était-elle qu’elle sentit qu’il valait mieux qu’elle obéisse. Quelques kilomètres plus loin, il croisa un animal monstrueux en direction inverse. Il crut d’abord qu’il avait la berlue. La bête, qu’il me décrit au moins deux fois plus haute que lui, courait sur deux pattes poilues tout comme le reste de son corps. Il avait à peine eu le temps de remarquer ses crocs. Il accéléra sans demander son reste. Au bout que quelques minutes, pris de remords, il rebroussa chemin. Aucune trace de Marguerite, non plus que de la bête.

On fit des battus. On l’interrogea longuement. Il répétait, inlassablement, cette histoire invraisemblable, affirmant aux autorités policières que s’il avait voulu la tuer, il n’aurait pas hésité une seconde peu importe les conséquences. Bientôt, une autre hypothèse se mit à circuler : elle l’avait planqué. Cette version fut d’autant plus prise au sérieux qu’on l’avait souvent entendue le menacer de le quitter. Sauf que les autorités furent incapables de la retracer. Un juge l’obligea à passer un examen psychiatrique. Il fut interné quelques années, puis on estima qu’il n’était plus dangereux et on le retourna chez lui.
Le seul autre être, à part moi, avec qui il entretenait des rapports, était un vieil Indien, seul survivant d’une tribu jadis maître du territoire. Celui-ci demanda à Joseph s’il avait entendu le battement d’un cœur. Le sien certes, mais maintenant qu’il y pensait, il se souvint avoir entendu un bruit assez fort pour couvrir celui de son moteur, peu avant de croiser la bête, peut-être bien celui d’un cœur. Le vieillard lui répliqua que c’était un signe de la présence du Windigo, un monstre cannibale qui rôde dans les forêts, s’empare des gens et les fait disparaître à jamais. Il devait se compter chanceux d’être encore en vie, contrairement à sa pauvre femme dont l’odeur avait dû attirer de loin la bête. ? Avait-il eu la fièvre, senti des odeurs étranges, des sensations de brûlures et fait des cauchemars dans les jours qui suivirent sa rencontre de la bête ? À toutes des questions, Joseph répondit oui. L’Indien fut formel. C’était bel et bien un Windigo. La première fois que Joseph me fit part de son dialogue avec le vieil Indien, je demeurai perplexe. Certes, toute légende a un fond de vérité, et celle-ci devait sans doute faire référence à des situations de famine prolongée pouvant pousser des individus à ingérer de la chair humaine afin d’assurer leur survie. De là à croire qu’un tel animal fabuleux existe !

L’Indien avait averti Joseph : il valait mieux qu’il cesse de parler du Windigo, au risque de l’attirer. Qu’il vienne, lui répliqua Joseph. J’ai du plomb et je sais viser. Je riais de bon cœur avec mon ami, mais au fond de moi, peu à peu, surgirent des appréhensions. Je ne suis pas superstitieuse, si peut-être un peu, mais j’ai un grand respect pour les traditions autochtones. Elles témoignent d’une connaissance de la nature et d’une sagesse profonde. À ceux qui se moquaient de cette histoire de monstre, je répliquais qu’en savez-vous. Ils avaient beau crâner, je sentais qu’eux aussi préféraient passer à autre chose. Cette disparition mystérieuse – personne ne croyait Joseph coupable d’un meurtre – avait laissé des traces dans la petite communauté éloignée au beau milieu d’une forêt. On se rappela les circonstances de son origine. Des colons blancs avaient pris de force les lieux, n’hésitant pas à tirer sur des autochtones qui défendaient leur territoire. Ceux-ci furent refoulés au milieu de la forêt, avec interdiction de s’approcher des blancs. La suite fut une longue agonie pour la tribu. Le plus ironique, c’est que le village s’éteignait désormais, à son tour, à petit feu. Je pouvais presque palper la frustration de ses habitants chaque fois que j’y venais.

Un épisode attisa mes craintes. Je venais de quitter le village. Le vieil Indien me fit signe le long de la route. Je m’arrêtai, croyant qu’il voulait que je lui rapporte quelque chose lors de mon retour. Il m’invita plutôt à monter jusqu’à sa maison, dans les hauteurs d’une vallée, non loin d’une rivière. C’était la seule encore habitable dans ce qui fut autrefois le site où s’était établie sa communauté. Il refusait net de quitter les lieux. Qui honorera les ancêtres si je pars ? Vous me direz que c’était absurde puisque, de toute façon, il n’y aura plus personne après lui sur les lieux, mais c’était ainsi. Je crois qu’il ne pouvait tout simplement pas se résigner à vivre ailleurs. Son invitation m’intrigua. J’avais du temps devant moi, aussi acceptai-je volontiers. Le chemin était quelque peu raboteux, à la limite du praticable. J’en avais vu d’autres. Une fois chez lui, nous nous assîmes à l’indienne autour d’un feu. Il parla longuement, me racontant la légende du Windigo, une créature maléfique et surnaturelle qui se nourrit de la chair humaine. Un jour, un de ses ancêtres avait réussi à la vaincre et l’avait empalée au haut d’une épinette. Le lendemain, le Windigo avait disparu, mais l’ancêtre affirma qu’on ne le reverrait jamais plus tant que la forêt où il avait été immolé serait respectée. J’ai dit aux bûcherons de ne jamais couper d’arbre par là, me dit le vieil Indien en pointant une direction du doigt. Ils ne m’ont pas écouté. Le Windigo est réapparu dans la forêt. Tant que vous serez dans votre engin roulant, ou dans une maison, les portes barrées, il ne pourra rien contre vous. Si vous sortez, gare à vous. Au moment où il me mit en garde, on entendit un formidable cri. Le vieil Indien me reconduit à ma voiture et courut se mettre à l’abri.

J’avais presque oublié cette légende, quand me parvint la mauvaise nouvelle : Joseph avait disparu. Un soir, sans doute ivre, il avait traversé le village en chantant fort, puis s’était enfoncé dans les bois, carabine en bandoulière, criant des insanités au Windigo. Tous étaient convaincus que la folie l’avait emporté sur la prudence. Malgré les battus des jours suivants, on ne le retrouva pas lui non plus. La peur s’était installée à demeure dans ce village lointain. On se mit à insulter le vieil Indien qui ne remit plus les pieds dans le village. Par une absurdité dont sont capables les hommes, on le jugea responsable des disparitions de Marguerite, puis de Joseph, avec cette légende du Windigo qu’il colportait. Je compris assez vite que j’allais perdre ma clientèle si je prenais la défense de l’Indien. J’ai préféré ne rien répondre, ou alors faire un signe d’acquiescement qui pouvait tout aussi bien ne pas en être un. En mon for intérieur, je n’en pensais pas moins que les villageois étaient injustes.

Tout aurait pu en rester là, mais l’épisode d’hier m’a convaincue de ne plus remettre les pieds dans ce village maudit. Ça s’est passée à quelques kilomètres à peine du village, dans un endroit où la route traverse la forêt, alors que le soleil venait de se coucher. Je n’en pouvais plus de conduire, à cause de la fatigue. J’aurais dû accepter l’acceptation d’un villageois et demeurer chez lui pour la nuit, mais j’avais un rendez-vous en ville tôt le lendemain. Je craignais d’être en retard. J’avais sous-estimé mon état d’épuisement. Je dormais mal depuis quelques nuits. J’ai dû me résoudre à m’arrêter, avant que la fatigue n’ait raison de mes réflexes. J’avais prévu dormir une heure ou deux, puis reprendre la route. J’étais endormie depuis environ trente minutes quand soudain je fus réveillée par un terrible cri. Il était là, à quelques mètres de moi. À la lueur de la lumière lunaire, je distinguais ses formes velues et sa tête surmontée d’un panache d’orignal. Son corps était si maigre qu’on percevait les os de la cage thoracique. Il me semblait que des crânes humains y émergeaient. Brusquement, la bête se raidit. Un ours énorme venait de surgir de la forêt. Un combat titanesque s’enclencha.

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