L’intrus

Je ne sais plus commencer
Mais je me console
Je ne sais pas plus finir

Ce matin, je vois une tache sur le miroir. Celui de la salle de bain. Je l’examine de près. Que fait-elle là ? Je mets un soin méticuleux à nettoyer ce miroir tous les soirs. Or, cette tache qui ne doit pas exister est là, devant moi, effrontément. Ne pas paniquer. Réfléchir. Il doit sûrement y avoir une explication. Je ne la trouve pas ; pas plus que pour ce qui arrivera par la suite.

Car cette tache insolente ne vint pas seule. Le lendemain, c’est le savon à main qui est déplacé. Oh, à peine. Quelques centimètres. Assez, en tout cas, pour que je m’en aperçoive. Un moment, j’ai cru que c’était la force de l’attraction lunaire. La pleine lune m’a surprise cette fois-ci. Elle était tellement grosse. On aurait dit qu’elle allait éclater. Ou alors absorber la Terre, et moi avec. Puis je me suis dit que c’était absurde. La lune a beau avoir été énorme hier soir, impossible pour elle de faire bouger ce savon à 384 402 kilomètres, à peu près, de distance où elle se situe en ce moment.

Je suis maniaque de précision. Vous pensez bien que plus ou moins deux centimètres d’écart, selon ce que j’ai appris à propos de notre capacité de mesurer la distance avec la lune, me fatiguent. Quoi qu’il en soit, l’attraction de la lune à la surface de la Terre est équivalente à un 3,5 millionième de celle qu’exerce notre planète sur un objet. Au diable les quelques mètres plus près d’elle où est situé mon savon, moi qui vis au quatrième étage. La Lune a beau soulever les mers, elle ne peut pas en faire autant avec nous, ni avec les objets qui nous appartiennent. Croyez-moi, j’ai vérifié.

Mais le savon a bougé. Mais un couteau s’est retrouvé dans l’emplacement d’une fourchette. Mais la chaise sur laquelle je m’assois – j’utilise toujours la même – s’est retrouvée située légèrement vers sa droite. Tous ces incidents me rendent de plus en plus nerveuse. Il ne se passe jamais rien que je n’aie prévu chez moi. Il y a une raison probable, et elle me fait peur. Quelqu’un s’introduit chez moi quand je n’y suis pas, peut-être même quand je dors. Il faut que ce soit cela. J’en ai des frissons.

Vous pensez que c’est le chat ? Je n’ai ni chat, ni chien, ni autre bête dont les personnes retraitées, comme je le suis, s’encombrent. J’aurais horreur de les voir foutre en l’air mon petit arrangement avec ce qui m’entoure. Ma philosophie est simple : chaque fois que je déplace le moindre objet chez moi, je le remets en place dès que je n’en ai plus besoin. Ainsi, par exemple, je n’ai pas de lave-vaisselle. Rien non plus ne traîne jamais sur le comptoir de ma cuisinette. Vous m’imaginez laissant les ustensiles, ne serait-ce qu’une minute de plus que nécessaire, se montrer assez effrontés pour se la couler douce sur le comptoir ou pire, dans un lave-vaisselle !

Tout est rigoureusement à sa place en tout temps.

Je pourrais embaucher un détective si seulement j’en avais les moyens. Je vis seule depuis plusieurs années d’une maigre pension qui me suffit, mais guère plus. Regardez autour de vous. Après un certain temps d’observation, vous allez reconnaître les retraitées du premier coup d’œil. Elles sont toujours habillées pareil ; si ce n’est pas le cas, alors c’est qu’elles ont mis leur unique habit du dimanche. Nous avons beau avoir trimé dur toute notre vie, nous réussissons à récolter bien peu de réserves pour le moment où la bise de la fin du salaire vient. Déjà que ce salaire, il nous donne si peu de plus. J’envie les hommes.

Que me reste-t-il comme possibilité ? Ne jamais dormir ? Ne jamais sortir ? Ni l’une, ni l’autre de ces éventualités ne sont envisageables. Déjà que j’avais pris l’habitude de m’assoupir après les repas. Et puis, il faut que je sorte de temps à autre, par nécessité, ne serait-ce que pour aller chercher de quoi manger. Je ne fais pas livrer. On économise ce qu’on peut quand on a si peu. Demain, je dois m’absenter. C’est mon rendez-vous annuel chez le médecin, rigoureusement noté dans mon agenda. J’ai pris l’habitude de rayer chaque jour qui passe. Les jours se suivent et se ressemblent n’est pas qu’un adage quand on vieillit. Il est facile de confondre le lundi avec le mardi, par exemple, si on n’y prend garde. Demain c’est mardi. Je me demande si je devrais lui parler de ce qu’il se passe chez moi. Non. Pourquoi l’embêterais-je avec mes petits problèmes qui n’ont rien à voir avec une quelconque maladie ? Déjà qu’il parle si peu.

Je suis sidérée. J’étais partie de chez moi en direction du cabinet de mon médecin. Au bout d’un moment, je comprends que j’ai oublié l’adresse. J’ai pourtant une mémoire d’éléphant. Ça doit être la fatigue. Je retourne sur mes pas, riant de moi-même, me disant qu’au moins je sais comment me rendre chez moi. J’ai bien noté l’adresse, puis suis repartie. Quelle aventure ! Le déroulement de mes journées est réglé au quart de tour ; toutes ces petites anomalies mettent mes nerfs à fleur de peau.

Tout semble bien se dérouler chez mon médecin ; l’entretien habituel, en somme. Soudain, je me mets à hésiter, je cherche mes mots, je bafouille. Il me regarde d’un air inquiet. Je me renfrogne, lui parle de ma fatigue, puis je lâche le morceau. Je lui raconte tous mes déboires des derniers jours ; des petits riens sans doute pour lui, des montagnes pour moi. Avec beaucoup de délicatesse, mon médecin sait mettre des gants blancs quand il le faut, il m’explique que certains de mes propos lui semblent relever d’un quelconque problème de santé. Puis il assène, tout en douceur, le coup de grâce. Il voit que je suis hébétée. Ne soyez pas trop craintive ; cela n’est sans doute rien, m’explique-t-il d’un ton qui se veut à la fois ferme et rassurant. Je vous fais un billet pour une visite de courtoisie chez un ami à moi, psychiatre, ajoute-t-il en riant. Vous avez sans doute raison, le manque de sommeil peut se traduire par des comportements semblables à ceux que vous me décrivez. Il vaut tout de même mieux aller voir de ce côté. Vous et moi serons ainsi certains que ce n’est que la fatigue accumulée.

De retour chez moi, je reprends mes esprits. Je dépose le billet pour la visite du psychiatre sur un petit meuble placé à l’entrée. C’est là que je mets toutes mes notes à propos de choses importantes à ne pas oublier. J’appellerai demain. Quelques jours plus tard, ou peut-être une semaine, ou deux, je vois traîner un papier sur le petit meuble. Je l’examine. J’ai dû le laisser là, plutôt que de m’en débarrasser. Puis un doute m’assaille. Suis-je passée le voir, ce psychiatre ?

Textes pour mécréants: L’attraction de la lune. Publié le mercredi 27 août 2014.
http://www.spaceobs.com/Blog-de-Alain-Maury/Textes/Textes-pour-mecreants-L-attraction-de-la-lune

« Signes de début et manifestations psychopathologiques des maladies neurodégénératives », L’information psychiatrique 6/2008 (Volume 84) , p. 579-591
URL : http://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2008-6-page-579.htm.
DOI : 10.3917/inpsy.8406.0579.

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