L’impasse

Personne ne prêta attention, ce matin-là, à la femme pauvrement habillée, bizarrement accroupie au fond d’une impasse. Sans doute parce qu’un tel spectacle est devenu commun. Les itinérants font partie du paysage du Centre-Ville, au même titre que les néons tapageurs de certains commerces, ou encore les jolies vitrines étalant ici des vêtements chics, là des instruments de musique, là encore des images de mets vite faits pour gens pressés, avec chacune en bordure, sur le trottoir, son mendiant tendant la main, sollicitant quelques sous pour pouvoir manger. La Crise n’avait pas arrangé les choses. Certes, les passants s’étaient mis à observer plus que d’habitude la misère, les mécanismes de la conscience sont ainsi tortueux, pas au point cependant d’aiguiser les sens face aux sales besognes de la destinée.

S’ils avaient vu cette femme hier soir, alors qu’elle déambulait, hagarde, dans les ruelles peu accueillantes à cette heure du jour, non loin de l’endroit où elle se trouvait en ce début de matinée frisquet, ils auraient sans doute décelé le désarroi qui l’habitait. S’en seraient-ils approchés pour autant ? Elle était affamée et la panique qui l’habitait devait contribuer, de même que le froid, à la transir. S’il nous arrive parfois de ressentir les effets désagréables de la faim, notre pensée se porte vers l’aliment qui tantôt calmera cette sensation. Les adeptes de la diète vous diront que les effets de cette faim toute temporaire ne sont rien à côté des nausées, maux de tête, douleurs abdominales, crampes, et de la faiblesse générale qui les accompagnent.

Il y a de cela quelques semaines, n’en pouvant plus, elle avait offert son corps à un passant contre un peu de nourriture. L’échange était inégal, comme il l’est entre les géants du commerce et les petits entrepreneurs qui croient encore aux vertus du marché. Elle était en position d’infériorité. L’homme avait eu sa pipe et l’avait ensuite frappée. « Salope ! Avale, ça te servira de nourriture ! » Que pouvait-elle faire ? Aller se plaindre à la police ? Elle avait eu une expérience amère lors de son premier et seul contact avec un policier. Elle s’en était approchée pour se plaindre d’un larcin dont elle avait été victime. Ce n’était pas grand-chose, un vieux vêtement en laine qui la tenait au chaud, mais pour elle c’était aussi grave que pour vous et moi le vol d’un objet précieux. Quand on a moins que rien, un rien en moins rend malheureux. L’agent l’avait regardée avec mépris. Peut-être, ce matin-là, était-il en colère pour une tout autre raison ? Elle avait reçu ce mépris tel un coup de poing dans le ventre et s’était éloignée en silence. Comment, cette fois-ci, expliquer qu’elle avait dû se prostituer pour survivre et que le client avait refusé de payer ?

Au poste de police du quartier, où elle avait peu auparavant abouti malgré elle parce qu’elle était saoule dans un parc public et qu’un passant s’en était plaint à un policier qui passait en auto-patrouille, on lui avait donné l’adresse d’un gîte pour femmes seules et sans toit, après qu’elle eut promis de se tenir désormais tranquille. Le gîte était complet, comme il le sera les jours suivant. Il n’est pas question pour elle d’aller dans un refuge mixte : aussi bien se jeter dans la gueule du loup. Comment en était-elle venue à ingurgiter toute cette boisson ? C’est une histoire qui avait bien débuté mais qui s’était mal terminée. Elle avait rencontré un itinérant sympathique – il y en a beaucoup plus que vous ne l’imaginez -, avec qui elle se plaisait à jaser sur un banc public au bord de la rivière. Il arriva ce que vous imaginez, elle en tomba amoureuse. Elle ne sut jamais ses véritables sentiments envers elle. Il ne la toucha pas, ne l’embrassa pas, ne s’approcha pas d’elle au point de coller sa solitude contre la sienne. Il avait déniché, dieu sait comment, une bouteille de gin qu’ils burent en une soirée. Puis elle perdit la carte, retrouvant ses esprits dans l’auto-patrouille. Depuis lors, elle demandait à gauche et à droite si quelqu’un savait où était Max. Un des habitués du coin lui avait répondu qu’elle ferait mieux de l’oublier. Comment oublier ce qui nous tourmente ?

Sa mémoire n’avait pas non plus effacé les années qui avaient précédé sa chute. Sa trajectoire était toute dessinée : un oncle abuseur dans son enfance ; une relation merdique avec sa mère ; un homme dont elle s’était entichée jeune, d’autant plus que sa mère le détestait, devenu querelleur sitôt qu’ils furent mariés, qui n’hésitait pas à la frapper au moindre faux pas, selon sa définition nébuleuse de ce qu’il ne fallait pas faire ; une profonde dépression pour finir. Elle avait dû se résigner à fuir, se réfugiant en catastrophe chez une amie vivant loin, dans une autre ville. Celle-ci avait rapidement montré son vrai visage, lui demandant si elle n’aurait pas provoqué son mari. Sidérée, elle s’était réfugiée dans un mutisme que son amie prit mal au point de lui dire avec hargne qu’elle n’était pas un havre pour femmes battues. Devant la tournure des événements, elle avait pris ses affaires, c’est-à-dire deux ou trois vêtements et le peu de sous qu’il lui restait, puis s’était résigné à vivre dans la rue.

Enfant unique, elle n’avait ni frère, ni sœur vers qui se tourner. Il n’était pas question qu’elle aille chez ses parents qui, elle en était persuadée, l’auraient jugée sévèrement. Elle avait honte, se méfiait de tout le monde et avait perdu toute estime d’elle-même. Dans sa nouvelle ville, elle s’était résolue à demander la charité, mais elle n’en avait recueilli que les visages fermés de la part des passants et quelques taloches bien senties de la part de mendiants qui défendaient leur territoire. De temps à autre, elle évitait d’être battue en les masturbant.

Elle était habitée par la peur que son mari la retrouve, au point d’en faire une phobie. Son départ précipité du foyer conjugal avait été provoqué par les menaces de plus en plus violentes qu’il proférait envers elle. Sous l’emprise de la colère, il lui avait répété à plus d’une reprise qu’elle était une morte en sursis. Ce qui l’avait décidé à fuir, malgré le peu d’énergie que lui laissait sa dépression, ce fut de l’entendre se vanter d’avoir obtenu son permis de port d’arme. Si, jusque-là, elle avait douté qu’il mette sa menace de la tuer à exécution, elle n’avait désormais plus aucun doute. La peur ne l’avait pas quittée alors qu’elle franchissait les kilomètres qui la sépareraient de cet homme violent, à bord d’une vanne. Une fois rendu à destination, le conducteur lui avait dit, sur un ton de reproche, qu’il ne l’avait pas trouvée pas assezjasante à son goût. C’était la première et la dernière fois de sa vie qu’elle ferait du stop.

Son passé continuait à la ronger. Plusieurs fois, elle crut apercevoir son mari. Les victimes de violence vivent ainsi avec cette crainte constante de voir ressurgir leur bourreau. Il lui arrivait de faire des cauchemars. Dans l’un de ceux-ci, elle était une biche broutant auprès de sa mère qui lui donnait des coups de sabots. Deux chasseurs se pointaient à l’horizon. Elle reconnaissait son oncle abuseur et son mari qui levaient leurs armes et la mettaient en joue. Elle s’était réveillée en sueurs, des frissons parcourant tout son corps. Bientôt, elle n’eut plus qu’une idée : en finir avec cette vie d’épouvante. Certes, mais comment ?

Le hasard apportera la solution alors qu’elle marchait dans la rue principale, sous la forme d’un paquet contenant des lames de rasoir, sans doute tombé là par mégarde. Il ne lui restait plus qu’à trouver un endroit discret.

CopyrightDepot.com number 00062206-1

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s