Les vieilles baskets de Monsieur Yves

– Que souhaite faire Monsieur Yves aujourd’hui ?

– Rien.

– Comment ? Je dois avoir mal compris. Monsieur n’aime aucune des dix merveilleuses activités que nous avons prévues au programme de la journée?

– Non.

Ce non fut dit avec une telle fermeté que la préposée s’en retourna, penaude, dans son bureau. Elle suivit la procédure dans un tel cas, c’est-à-dire qu’elle avisa son supérieur par courriel avec un indicateur de haute importance. On ne badine pas avec les règles non écrites. Une de celles-ci, je dirais même la plus importante, est d’aimer les activités que la Direction nous propose. Pas besoin de tout aimer, il suffit d’en aimer une par jour.

Ce matin, sitôt levé, Monsieur Yves s’était précipité vers le placard où sont rangés ses souliers et vêtements. Un peu saugrenue comme idée. D’habitude, il se dépêche de vider sa vessie. La coquine nous joue des tours à mesure qu’on avance en âge. Je soupçonne même qu’elle est responsable du confinement de Monsieur Yves dans ce foyer pour vieil achalant. Je ne me moque pas de lui. Ce sont ses propres mots. Il les répète souvent, sous diverses variantes. Sa préférée : vous n’auriez pas un petit remontant pour vieil achalant. Ce à quoi la préposée réplique invariablement : « Monsieur Yves, à votre âge ! » Qu’est-ce qu’il a son âge ? D’accord il n’est plus jeune, mais il est bien conservé. Jamais il ne rate sa marche quotidienne. Il ouvre son placard, enfile ses vieilles baskets toutes défraîchies qui ne paient plus de mine, met ses plus beaux habits, et prend une direction contraire au vent. Toujours. Ce qu’il aime, c’est de revenir avec le vent dans le dos.

Cette nuit, Monsieur Yves a fait le plus étrange des rêves. Le vent le poussait de plus en plus loin du Foyer. En baissant les yeux, il voit qu’il porte des baskets neuves pareilles à ses vieilles. Soudain, quelqu’un lui prend la main. C’est sa femme décédée depuis quelques années, Maryse. Elle est aussi fraîche que ses baskets sont neuves. Il est redevenu le jeune homme qui avait fait la conquête de la plus belle fille du village. Les deux accélèrent le pas. Se retournant, il voit que Maurice, qui convoitait aussi la belle Maryse, les poursuit. Il entend Maryse lui crier qu’elle doit fuir Maurice, sinon elle va succomber à ses avances. Il panique. À mesure qu’ils courent main dans la main, Maryse vieillit. Au bout de quelques minutes, elle n’en peut plus et tombe par terre. Elle lui dit de continuer sans elle. Il panique encore plus. Bientôt, ils sont rejoints par Maurice. Celui-ci lève les poings. Il veut se battre pour la belle Maryse. Par terre, un bébé les regarde. Ils sont devenus des vieillards tout courbés, peinant à se tenir debout, appuyés sur leurs cannes. Imaginez la scène : deux hommes tout croches parvenant tout juste à avancer, maigres comme des piquets, se regardent comme chiens en faïence, alors qu’un bébé leur sourit. Yves sent que quelque chose cloche. Il est nu-pieds. Ses baskets ont disparu ! Il voit au loin Maurice ayant rajeuni, se sauver avec le bébé, ses baskets aux pieds. C’est alors qu’il se réveille en sueurs. Il se hâte d’aller voir dans son placard. Ses vieilles baskets n’y sont plus !

Ce que la préposée de jour ignorait, c’est que la nouvelle de nuit avait pris l’initiative de les jeter quand elle les avait trouvés au fond de son placard. Monsieur Yves avait pourtant formellement interdit que l’on touche à quoi que ce soit lui appartenant. La nouvelle préposée l’ignorait, mais elle avait surtout la manie de fouiller dans les affaires personnelles des résidents. Ce n’était pas une voleuse, mais elle était dotée d’une curiosité maladive. Elle n’aurait jamais dû jeter les baskets. En temps normal, Monsieur Yves aurait piqué une sainte colère, la préposée de jour aurait récupéré les baskets et tout serait rentré dans l’ordre. Le rude passage du rêve à la réalité avait provoqué une réaction contraire chez Monsieur Yves. Plutôt que de se fâcher, il s’était refermé sur lui-même comme une huître.

Le reste de la journée allait s’annoncer catastrophique. La rumeur qu’un résident refusait de faire une activité s’était répandue comme une traînée de poudre. On aurait dit Astérix demandant le laisser passer A39. Tous les résidents s’étaient mis à circuler à gauche, à droite, répétant à tue-tête : « rien, rien ». C’était la goutte qui avait fait déborder le vase. Le trop-plein de petites règles sournoises, dites et non dites, se répandit dans toute la résidence. Les préposées couraient partout, enjoignant les résidents à se calmer. Bientôt, quelques résidents reprirent leurs esprits et formèrent un comité. On débattit et on en vint à formuler quelques exigences. L’une de celle-ci concernait Monsieur Yves : désormais, les résidents devaient être libres de ne rien faire, sans se sentir coupables, si tel était leur souhait. La Direction fut informée et accepta, pour calmer le jeu, de prévoir des rencontres régulières avec le nouveau comité.

Morale de cette histoire : si vous êtes préposé dans une résidence pour personnes âgées, tenez-vous le pour dit : on ne jette pas impunément, à son insu, les vieilles baskets d’un vieil achalant.

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