Les tatouages

Julien se dit qu’il en a de la chance de demeurer et de travailler si proche de ce petit parc, contemplant depuis tantôt sa cascade artificielle se jetant dans un bassin peu profond, depuis un boisé en pente où piaillent des dizaines d’oiseaux – on dirait des commères s’échangeant les derniers ragots du coin –, ses allées encadrant des rangées de fleurs soigneusement entretenues, assemblage de couleurs et d’odeurs apaisantes, ses arbres majestueux, l’entourant tels des gardiens des lieux, jetant leur ombre bienveillante sur des bancs qui attendent patiemment soit leurs habitués, où alors un couple tout juste éclos qu’ils savent attirer tout doucement vers eux, où enfin des gens solitaires comme lui, qu’ils accueillent comme de vieilles connaissances. Du moins aime-t-il à se l’imaginer. Après les tumultes qu’il a vécus, auxquels ce parc n’est pas étranger, ces petits instants de bonheur pansent ses plaies.

Il se trouve veinard, non seulement à cause de sa flore et de sa faune ailée, mais aussi parce que la cascade fait écran sonore au trafic intense qui le contourne à l’ouest et au nord. Un de ses grands plaisirs est d’y observer celles et ceux qui le fréquentent. Un habitué des lieux le salue au passage. Un oiseau, non loin, se met à chanter frénétiquement. C’est la saison des amours. L’éternel cycle de la nature a de quoi le réconforter. Finira-t-il, lui aussi, par retrouver l’équilibre qu’il a perdu à cause d’une faiblesse temporaire, qu’il regrette amèrement ? Soudain, à la vue d’un homme qu’il vient tout juste de remarquer, un trouble accompagné d’un émoi surgit en lui. L’individu le regardait intensément. Le contact visuel dure à peine quelques secondes, après quoi l’homme sourit brièvement puis décroche. Julien n’est pas gay, il le saurait. Pourtant, son cœur s’est mis à palpiter.

Le bref regard de l’inconnu a fait remonter en lui des souvenirs torrides. Elle avait les mêmes yeux bleu vif pénétrants qui l’avaient intimidé dès leur premier contact. Il était marié à l’époque. Il la rejoignait le matin pour un trop bref moment, avant de poursuivre à pied vers le bureau situé non loin de l’endroit où elle habitait. Elle aimait dire qu’elle lui faisait son petit lavage matinal. Il s’était mis à inventer mille et un prétextes pour s’échapper quelques heures du domicile familial. Dans ces moments d’évasion, elle se jetait sur lui avec une fougue et une ardeur presque masculine qui, au début, le déconcertèrent. Rien de sadique, ni de masochiste, mais tout de même un certain niveau de violence contenue, aussi une façon impérieuse de mener les opérations. C’est elle qui dominait. Elle avait les cheveux très courts, portait toujours un gilet et des pantalons, ce qui rehaussait son allure garçonne. Elle était loin du modèle féminin côté formes. Il ne l’a jamais vue en robe ou en jupe, ni maquillée d’ailleurs. Il sortait chaque fois de chez elle quelque peu confus. Sa fierté de mâle en prenait un coup, mais d’un autre côté il vivait des sensations fortes et cela le changeait du calme plat qu’était devenue sa vie sexuelle avant qu’il ne la rencontre. Bien curieuse cette rencontre, du reste. Il s’était arrêté quelques instants dans le même parc avant de poursuivre vers le bureau, lorsqu’elle prit l’initiative de l’aborder. C’était avant que son épouse ne le flanque à la porte, excédée par ses mensonges, lui qui disait l’aimer mais ne lui faisait jamais l’amour, surtout refusait d’expliquer l’origine des contusions apparues dans des endroits qu’elle seule pouvait voir.

Quand il avait loué son appartement quasi en face du parc, il s’était demandé si elle le fréquentait encore, souhaitant que non tout en espérant que oui. Il avait un compte à régler avec elle. Il voulait la voir, mais en même temps craignait de ne pas avoir le courage de l’aborder. L’individu le regarde à nouveau, puis détourne le regard. Julien a senti de la méchanceté dans l’expression de ses yeux. On jurerait son frère jumeau, affublé d’une moustache, avec un visage un peu plus carré. Du moins le voit-il ainsi. À moins que son imagination ne lui joue des tours. Ce n’est pas la première fois qu’il croit la reconnaître, pour s’apercevoir de sa méprise. S’il avait été soulagé quand son mariage avait fait naufrage, ce fut tout le contraire lorsque son amante avait exigé peu après qu’il ne remette plus jamais les pieds chez elle. Encore aujourd’hui, il ne comprenait pas la raison de cette ordonnance subite, ni de ce qui l’avait précédée, alors qu’il lui avait juré que rien ne changerait dans leurs habitudes. Après qu’il lui eut annoncé qu’il se séparait, elle avait répliqué qu’il était hors de question qu’il s’installe à demeure dans sa vie. Ce sont les mots exacts qu’elle avait utilisés. Au début, il crut qu’elle avait voulu tuer dans l’œuf l’idée qu’ils aient une relation plus stable. Il devait comprendre que ce n’était pas un avertissement, mais un avis d’expulsion. Elle ne répondit plus au téléphone, ne donna pas signe de vie quand il se résigna à aller sonner au bas de son appartement afin d’en avoir le cœur net. Il était confus, malheureux, défait par ce silence inexplicable, pire que l’avalanche de récriminations que lui avait fait subir son ex avant de lui donner vingt-quatre heures pour évacuer les lieux.

Quelques jours plus tard, il vit apparaître son nom sur l’afficheur de son téléphone et s’empressa de répondre. D’entrée de jeu, elle lui ordonna de se la fermer et lui fit subir le supplice d’une humiliation d’autant plus intense qu’il ne l’attendait pas. Il était une mauviette, une salope, un excrément ambulant dont elle avait enduré l’odeur faute de mieux, un bouche-trou d’où émanaient des odeurs pestilentielles. Après quelques minutes d’un discours hargneux complètement décousu, parsemé de mots vulgaires, elle termina la conversation en dictant en terme clair son ordonnance, puis raccrocha. Il était complètement défait. Pourquoi cette attitude envers lui ? C’était incompréhensible ! Encore aujourd’hui, après quelques mois d’un célibat forcé, il est incapable d’aborder sans crainte une femme. Son thérapeute l’avait aidé à comprendre à quel point cette relation était viciée dès le départ. Il avait dû rencontrer une désaxée. C’était comme une loterie qu’on espérait ne jamais avoir remportée après coup, c’était-il fait la réflexion. Sauf qu’il arrive que certains gagnent deux fois. Ce n’est pas seulement son orgueil et sa fierté de mâle qui en avait pris un coup. Elle avait mis le doigt sur un bobo dont l’origine était plus lointaine.

Adolescent, Julien était un maigrichon boutonneux, avec un défaut qui en faisait la risée des autres jeunes : il bégayait. Ce fut une période horrible qu’il préféra oublier par la suite. Heureusement pour lui, ses parents n’avaient pas lésiné sur les moyens pour l’aider à surmonter les épreuves qu’il vivait. Les séances avec l’orthophoniste avaient fini par porter ses fruits, de même que les traitements contre l’acné. Sans être devenu un apollon, il ressortit assez beau garçon de cette période sombre de sa vie pour espérer faire conquête. Il rencontra bientôt celle avec qui il s’installa pour un parcours de vie qu’il souhaita normal. On connaît la suite. Son couple s’étant effrité, Julien n’avait pas pu résister lorsque la femme à l’allure garçonne s’était approchée de lui dans le parc. À bien y penser, il en gardait l’impression d’avoir été l’objet d’une prise d’assaut. C’est bien le plus curieux de toute cette histoire. Certes il s’emmerdait dans son couple, mais il n’était pas un coureur de jupon. Il ne cherchait pas à mettre un peu de piquant dans sa vie au hasard d’une rencontre. Il était même plutôt timide de ce côté, sans doute un relent de l’époque où l’on se moquait de lui. Elle avait jeté son dévolu sur lui avec une assurance qui le désarçonna.

Elle lui demanda ce que faisait seul un si beau mâle dans ce parc. Méfiant, il la prit pour une pute. Sentant sa réaction, elle s’excusa, lui affirmant qu’elle n’était pas en quête d’un client, que c’est bien la dernière chose qui lui viendrait à l’esprit, que l’idée de l’aborder ainsi lui était venue comme un jeu. Elle lui demanda si elle pouvait s’asseoir, le gratifiant d’un beau grand sourire. Sa méfiance tomba. Ils eurent une conversation agréable, puis elle prit congé sans laisser ses coordonnées. Il en conclut qu’elle devait se sentir bien seule pour l’aborder ainsi. Les jours suivants, il revint s’installer au même endroit, espérant qu’elle finisse par passer, ce qu’elle fit au bout d’une semaine à la même heure. Il était demeuré sous le charme. Elle sourit en l’apercevant – tiens, se dit-il, l’inconnu a le même sourire – et lui demanda s’il était demeuré tout ce temps assis sur ce banc. Il rit de bon cœur. La suite ne fut pas banale non plus. C’est elle qui prit l’initiative de l’inviter chez lui, lui laissant son numéro de téléphone. Il hésita quelques jours, puis finit par l’appeler depuis une cabine téléphonique. Une fois chez elle, il lui avoua sans ambages qu’il était marié. Elle fit d’abord la moue, puis ajouta que cela n’avait aucune importance, rendu à ce point. Ils étaient tous les deux majeurs et savaient ce qu’ils faisaient. C’est ce qui comptait.

Les souvenirs de leur relation, qu’il croyait enterrés à jamais au fond de sa mémoire, revenaient à la surface. Il avait souvent l’impression qu’elle avait légèrement bu, ou alors qu’elle était dans un état causé par une drogue quelconque. Vers la fin, elle s’enhardit et voulu savoir jusqu’où il était prêt à aller. Elle lui parla d’une pratique que d’aucuns jugeraient anormale. Il crut qu’elle voulait qu’il le fasse sur elle, puis comprit sa méprise. C’était le contraire qu’elle désirait. Il en était hors de question. Elle se renfrogna, puis lui avoua de but en blanc qu’elle était bisexuelle. Elle avait ce qu’il faut pour ses aventures avec les femmes. Il ne savait plus où il en était, eut l’idée de mettre fin à leur relation clandestine, mais ne put s’y résoudre. Loin de calmer ses désirs, son aveu les avait au contraire attisés. Il se sentait tel ce paquebot qui foncait tout droit sur une banquise pendant que la fête à bord était à son comble. Il la craignait et la désirait à la fois. C’était aux limites du supportable, mais il endurait son malaise, compensé par l’ardeur de leurs ébats. Du moins s’illusionna-t-il. Elle se montra moins passionnée après son refus, comme s’il venait de jeter un seau d’eau froide dans une fournaise jusque-là chauffée à blanc. Tout s’écroula du jour au lendemain, son mariage et cette relation clandestine malsaine.

L’inconnu s’étire, montrant le début des tatouages qu’il porte sur chaque bras, camouflé jusque-là par des manches longues, se lève, puis se rassoit. La chaleur monte plus qu’à l’accoutumée en ce milieu de printemps. Julien se dit qu’il aurait dû sortir avec une veste et un gilet à manches courtes, plutôt que celui à manches longues qu’il a en ce moment. Il songe aux tatouages qu’elle avait fait graver non seulement sur ses bras, mais aussi sur tout le corps. Il en était fasciné. Sur son bras droit, on voyait un hibou dont le corps avait la forme d’une tête de mort. Sur le gauche il y avait un œil dans un triangle, symbole maçonnique le plus souvent utilisé par le tatoueur devait-il apprendre. Le reste de son corps était couvert de flore arabesque et de faune tirée d’un bestiaire imaginaire, à une exception près. Julien remarque l’arrière tatoué des mains de l’inconnu. Les formes sont semblables à celles qu’elle avait aux mêmes endroits. Il se dit que l’univers du tatouage est bien petit et que plusieurs motifs doivent ainsi se retrouver sur plus d’une personne. Si elle devait avoir un motif unique, c’était peut-être ce visage d’une jeune femme triste aux cheveux longs, portant un voile noir, laissant échapper des larmes de sang, trônant au-dessus de son sein gauche. Un jour, elle lui avait dit qu’elle détestait ses seins. Il pensa alors qu’elle était frustrée qu’ils soient si peu développés.

Assis en plein soleil, l’inconnu se décide à enlever son gilet. Estomaqué, Julien reconnaît les tatouages, y compris la jeune femme en pleurs quoique quelque peu charcutée dans le bas du visage. À cette hauteur de sa poitrine, il perçoit les marques de la mastectomie !

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