Le vieux couple silencieux

Un léger parfum de vanille et une douce musique nous accueillent dès qu’on franchit les portes de l’Oasis. Les préposés sont tout miel, tout sourire. Même les plus turbulents parmi les enfants se calment. C’est ce qui frappa Ruth, le premier jour où elle y emménagea avec l’aide de son fils et de sa fille. Elle apportait peu de chose, n’ayant voulu conserver que le strict minimum en quittant son appartement. Elle vivait seule depuis plus de vingt ans. Elle s’était à regret résignée, sous la pression de ses enfants, à vivre dans ce foyer d’accueil.
Dans sa chambre, outre son lit, il y avait la télé, deux fauteuils, la climatisation, un petit frigo et du rangement pour quelques tasses, des ustensiles, du café et des friandises. Depuis quelques mois, ses enfants craignaient qu’elle dépérisse de sous-alimentation, voire qu’elle se blesse sérieusement en tombant. Ils avaient poussé un soupir de soulagement le jour où elle avait accepté l’inévitable. « Nous assurons tous les services qui rendent la vie plus agréable, des repas équilibrés, des soins personnels et médicaux, un système d’appel à l’aide, des divertissements ; il y a même un salon de coiffure et de manucure dans l’établissement », avait expliqué la directrice à ses enfants. Ce n’était pas la Cadillac des établissements pour personnes en perte d’autonomie, mais elle y serait entre bonnes mains.
Son mari était parti bien vite jadis, profitant à peine de sa retraite. Au début, elle s’était ennuyée à mourir mais, peu à peu, elle avait fini par apprécier de vivre seule. Tant qu’elle fut active, son bénévolat et ses amis la comblèrent. Hélas, c’est notre lot à tous, la vie lui enleva peu à peu la capacité d’être utile. Quant aux amies, elle assista à leur enterrement les unes après les autres. Elle aurait bien aimé qu’un de ses enfants lui propose de l’héberger. Ce n’était pas la place qui manquait depuis que ses petits enfants avaient pris leur envol. Sans doute craignaient-ils de trouver la tâche trop ardue. Autres temps, autres mœurs. Elle-même n’avait pas hésité une seconde à installer mémé dans leur maison jadis, même si la famille se retrouvait à l’étroit.
Ruth était dépressive. Le médecin avait assuré ses enfants que le changement allait lui faire le plus grand bien. Il se trompait. Il lui avait prescrit, au fil du temps, une série de médicaments pour corriger divers problèmes de santé. Les antidépresseurs ajoutèrent une surcharge lourde à porter. Ces derniers avaient un temps soulagé son mal-être, non sans la fragiliser. C’était le lot de plusieurs de ses semblables. Là où elle s’était installée, à contrecœur, la plupart des résidents étaient surmédicalisés. Peu acceptaient leur sort. Ils se sentaient exclus, ghettoïsés, abandonnés par leurs proches. La rancune était palpable. Hypersensible, Ruth absorbait ce poison qui se répandait son esprit sans qu’elle puisse s’en protéger.
Ses rares moments de joie, les visites de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, étaient suivies de longues périodes de léthargie. Les préposés tentaient en vain de la distraire. Elle était réfractaire aux divers jeux de société et autres activités censées lui faire passer de bons moments. Au début, elle fut si découragée qu’elle demeura des journées entières dans sa chambre. Elle acceptait en maugréant de se déplacer vers le salon de la résidence où elle s’assoyait dans un fauteuil, l’air maussade, plus immobile qu’une statue. Débordés, les préposés n’insistaient pas.
Un homme à peine plus âgé qu’elle prit l’habitude de s’installer dans le fauteuil situé tout juste à sa droite. Comme elle, il était renfrogné. On avait fini par les surnommer le vieux couple silencieux. Ce petit manège dura quelques semaines. Ruth avait fini par s’habituer à la présence de son voisin d’infortune. Elle vint plus souvent au salon. Ce qu’il y avait de troublant dans leur silence mutuel, c’est qu’il criait à tue-tête leur mal de vivre. Les préposés se méprirent sur le sens à donner à ce ballet quotidien de ces deux êtres marginalisés. Ils virent de l’espoir là où le malheur se renforçait. Chacun à sa façon avait été déraciné. L’homme, dépressif lui aussi, n’avait pas accepté de bon cœur son placement dans la résidence. Ayant encore toute sa tête malgré son dépérissement physique, il avait déshérité ses enfants et leur avait formellement interdit de venir le voir. Chaque fois que Ruth venait au salon avec un de ses enfants, lui interdisant de se mettre à sa droite, prétextant que la place était réservée, il venait s’y installer comme à l’accoutumée mais il était d’une humeur massacrante. Ruth le sentit et se montra de plus en plus rude avec ses enfants qui distancèrent leurs visites.
Chaque matin, les vieillards se chargent de leur douleur, tel Sisyphe de son rocher, à la différence qu’ils n’ont pas la force de remonter la pente. Pour un moment de calme, ils peuvent vivre des jours entiers de peine. La ronde des médicaments antidouleur en fait des êtres de plus en plus hébétés. Ruth le supportait de moins en moins. Elle sentait ce même dépit grandir chez l’homme assis en silence à côté d’elle. Du moins le fut-il jusqu’au jour où soudain, il lui raconta ses journées avant son « internement ». Il avait l’habitude de faire chaque jour de grandes randonnées pédestres là où il habitait. C’était un pays de monts et de vallons, de forêt mixte où feuillus et conifères procuraient à la fois de l’ombrage et des parfums qui le fortifiaient. Il aimait respirer ces odeurs, entendre les habitants ailés revendiquer chacun son territoire, au grand plaisir de ses oreilles, où alors c’était des papillons tous plus beaux les uns que les autres qui le fascinaient. La terre aussi avait ses odeurs, plus fortes dans les vallons, plus diluées dans les hauteurs. Il pouvait marcher ainsi quelques heures, puis revenir fumer tranquillement sa pipe au seuil de sa maison. Jamais il ne s’en lassait.
« Que s’est-il passé ? » osa demander Ruth. « Ils m’ont tout pris, les salauds », lui répondit-il. Puis il ajouta le pire : aucun de ses enfants n’était venu à sa défense. Le gouvernement avait décidé, conseillé par des fonctionnaires installés dans des bureaux situés à des kilomètres de chez lui, de vider les régions éloignées. Un frisson parcouru Ruth. Elle se rappela l’histoire de ses grands-parents maternels. Lui était ouvrier, elle femme de ménage. La Crise avait jeté les ouvriers à la rue et réduit comme une peau de chagrin la demande de ménages. Inspiré par les autorités religieuses, le gouvernement avait eu l’idée de peupler les régions éloignées. Elle réfléchit et se dit que son sort à elle aussi était lié aux décisions administratives, à laquelle ses enfants avaient souscrit : comme son compagnon d’infortune, elle avait été exilée de son milieu de vie pour aboutir dans un cul-de-sac. On avait en plus le culot de s’attendre à ce qu’elle y soit heureuse.
Le petit jeu du « vieux couple silencieux » reprit son cours. Chaque jour ils venaient s’asseoir l’un à côté de l’autre, chacun ruminant ses rancœurs contre leurs enfants, le gouvernement et la société. Les saisons passèrent. Vinrent l’hiver et ses journées de plus en plus courtes, de plus en plus froides. La température pouvait baisser jusqu’à moins quarante la nuit. Un bon matin, aucune trace de Ruth, ni du vieux grincheux. C’est ainsi que les préposés le désignaient entre eux. Il n’ouvrait la bouche que pour se plaindre. Ruth n’était guère plus amène, mais elle ne proférait jamais un mot déplacé envers le personnel de l’établissement, contrairement à son attitude envers ses enfants. Après quelques jours de recherches, rendues difficiles parce que la neige avait effacé leurs traces, c’est un randonneur qui les trouva dans un petit parc isolé, où ne venait à peu près personne durant la saison hivernale. Ils étaient assis non loin l’un de l’autre, chacun le regard perdu dans le vague. Avaient-ils échangé quelques mots avant que le froid extrême ne fasse son œuvre ?

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