Le vieillard seul face à la mort

Quand vivre ne va plus de soi.
Simone de Beauvoir. La vieillesse.

Le souvenir lui remonte à la surface comme une bouffée d’air frais, lui qui a tant de mal à respirer. Seul dans sa chambre d’hôpital, un masque respiratoire en permanence, des électrodes, des tubes ; il a bien le temps de réfléchir. Rien de nouveau de ce côté. Toute sa vie s’est passée dans sa tête. Comme en ce moment, où il se revoit enfant.

Il est au bout d’un quai qu’on dirait de fortune, une canne à pêche bricolée avec un bout de branche et du fil de nylon entre les mains, quelques tranches de pain moisies dont il détache des morceaux qui lui servent d’appât, sur un petit lac qui ne paie pas de mine. Cela, il ne s’en rend pas compte. Pour lui, le lac est énorme, majestueux, c’est sa mer située à quelques minutes de la maison familiale. Il y passe l’été, comme il le fera dans d’autres chalets jusqu’à l’âge de seize ans.

Soudain, ça mord. Il tire. Ça résiste. Il continue de tirer. Une magnifique truite sort de l’eau. Sur son lit de malade, il ne peut s’empêcher de sourire. Il avait été si fier de sa capture ; il refait les gestes dans sa tête. Ne pas paniquer, coincer la truite pour l’empêcher de retourner dans le lac, la mettre dans un bocal fermé, retourner dans le chalet pour la montrer à sa mère, à ses frères et sœurs, tout sourire. Le repas familial sera celui d’un roi ce soir.

Déjà enfant, il était d’une infinie patience. Peu de chose pouvait l’ébranler. Il passait des heures seul, à s’inventer des êtres avec qui partager ses peines, ses joies, ses colères parfois, si peu car il n’était pas colérique. Un filet d’eau printanier, dans la rue, devenait un fleuve majestueux où descendaient de fragiles bateaux ; ils n’en étaient pas moins solides, avec un capitaine brave et fort à la barre. L’été, c’est toute une ville qu’il édifiait, avec ses rues principales bordées de commerces où il s’arrêtait pour acheter tout ce dont avait besoin sa maman.

Il aimait faire les commissions. Il partait avec des sous et une liste que lui avait confiés sa mère. Tantôt au petit magasin du coin – on ne connaissait pas le mot dépanneur alors -, tantôt chez le boucher. Le premier lieu surtout le rendait fébrile. Il savait qu’il pouvait, pour s’y rendre, passer par un terrain abandonné où l’on voyait d’énormes sauterelles. Plus tard, il se trouvera cruel de leur avoir arraché les ailes quand il réussissait à les attraper. Un enfant ne pense pas aux conséquences de ses actes.

L’enfance se passe ainsi, faite de longs moments à part des autres. Sa mère a l’intelligence de ne pas le forcer à jouer avec les petits voisins. Parfois il se mêlait à eux, mais c’était pour mieux retourner dans son monde à lui. Il fut un peu plus sociable à l’adolescence, mais guère plus. À force du désir de solitude, il avait fini par comprendre qu’on peut être seul même parmi les autres. Ses plus beaux moments furent ceux passés à la gare d’autobus, à regarder des voyageurs arriver, d’autres partir, heureux de rester là, de les observer. Il pouvait demeurer des heures ainsi.

Il va vite apprendre qu’il est introverti, puisque maman a fini par l’amener voir un psychologue ; peut-être sous la pression de cette maîtresse d’école qui s’inquiète de ce qu’il ne se mêle pas aux autres enfants. Le diagnostic ne l’effraie pas, la rassure même. Son fils préfère la vie intérieure, soit. Elle est d’autant moins inquiète qu’il a l’air heureux.

Chère maman. Si elle avait su à quel point elle avait raison. Elle est peut-être la seule qui ait compris que son fils n’était pas un être asocial, mais plutôt hors de la société. Certes, il est efficace dans son travail, rien à redire de ce côté. Les rencontres sociales du bureau l’ennuient. Il s’y plie, mais il n’y va pas de bon cœur. Ce qu’il préfère, dans ses moments de loisir, c’est la lecture. Ce sont ses jouets d’adulte, ses moments d’exclamation, d’interrogation, de crainte, de joie, d’apaisement surtout. Car sa vie en société, c’est là qu’elle se passe. À l’instant lui revient la série d’Azimov sur les robots, puis Kafka, John Irving, Henry Miller, tant d’autres.

En pensant à tous les romans qu’il a lus, il se demande lequel l’a le plus marqué. Il hésite entre La Métamorphose ou L’étranger. Non qu’il s’identifie au personnage principal de chacun, au contraire ; mais il aime ces êtres si différents de lui, qui frappent à la porte de l’absurde guidés par leur destin. Soudain lui vient cet être plus solitaire que le plus grand des solitaires, cet amoureux éconduit dans Cent ans de solitude. Lui-même a été rejeté. Il en a eu mal, s’en est désespéré, puis a fini par oublier la douleur. Il a même une douce pensée pour celle qui avait compris que leur relation serait un cul-de-sac. Elle était tout le contraire de lui. Elle étouffait d’être toujours seule avec lui.

Tiens, se dit-il, il faudra bien que je fasse don de ma bibliothèque personnelle avant de partir. Don à qui, au juste ? Il n’a plus de famille depuis plusieurs années, pas d’amis non plus. En fait si, il a un ami ; le silence. Il sait ce qu’est la solitude, mais il n’a pas connu le sentiment d’être seul. Ce sentiment ronge l’esprit de ceux qu’il habite. Il peut être si vif que la douleur tord parfois leurs entrailles. Il n’y a plus qu’à pleurer comme un enfant abandonné. Il était un enfant seul, mais pas abandonné. C’est peut-être ce qui explique la vie paisible qu’il a connue, hormis quelques moments inévitables d’ennui – ces moments où il semble que le temps s’est arrêté pour mieux faire son œuvre destructrice.

Quitter ce monde ne l’effraie pas. Dire qu’on y punit les hommes en les isolant, se dit-il. Il n’est pas croyant, mais il se garde tout de même une petite gêne. S’il existait vraiment, cet au-delà auquel tant aspirent, ce Paradis où il serait à jamais entouré d’âmes heureuses ; un endroit où l’on est jamais seul.

Ce serait son Enfer !

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