Le troisième sexe

Nous sommes dans un proche futur. Le nombre d’enfants intersexués est en hausse constante depuis quelques années. Au début du phénomène, les parlementaires votèrent une loi, sous la pression populaire, pour qu’un enfant né avec les deux sexes ne soit plus de facto opéré afin de lui assigner un sexe biologique. De plus en plus de parents refusaient que leur bébé passe par la chirurgie. Les défenseurs des droits humains s’étaient portés à leur défense. Un incident avait mis le feu aux poudres : un nouveau-né intersexué était mort en cours d’opération. Les médias s’étaient emparés de l’affaire, amenant le Premier ministre à déclarer un laconique « plus jamais ». Lors de la réunion ministérielle précédant sa déclaration, on s’était dit que de toute façon cela allait concerner à peine quelques bébés par année. Un ministre avait objecté « oui, mais quel sexe allait-on attribuer à ces enfants ? », ce à quoi un collègue avait répliqué « nous franchirons le Rubicon quand nous y serons ». Justement, nous y étions. Le phénomène était mondial, de sorte que tous les pays, l’un après l’autre, votèrent une loi reconnaissant le troisième sexe. Le dernier à s’y résoudre fut la Chine. Les autorités affirmèrent d’abord que la grande nation chinoise échappait à cette dégénérescence frappant les autres peuples grâce à la clairvoyance de ses dirigeants. Après de nombreux démentis, le Parti dû se résoudre à admettre que l’administration n’arrivait pas à endiguer la croissance du nombre d’enfants intersexués.

La communauté des scientifiques se perdait en conjectures. Qu’est-ce qui pouvait bien avoir provoqué une augmentation aussi drastique d’enfants nés avec deux sexes ? Les créationnistes et leurs semblables avaient une explication aussi simple que leur vision du monde : l’homme s’était éloigné de Dieu et celui-ci, pour le punir, avait décidé que les mâles et les femelles seraient de moins en moins distincts. Parmi les scientifiques, le débat faisait rage. Certaines études démontraient un lien de causalité entre l’augmentation des OGM et le phénomène. Vous n’y êtes pas, répliquèrent d’autres scientifiques, mettant en doute autant leur méthode scientifique que l’échantillonnage. Ils n’avaient pas tort. Un journaliste découvrit que ces études avaient été bâclées, sous la pression de certaines entreprises pharmaceutiques qui ne voulaient pas que l’on regarde de leur côté. Ce qu’on ignorait, c’est que les mêmes entreprises avaient financé, sous la table, des scientifiques dont les études démontraient que la pétrochimie était la cause des transformations actuelles. Deux précautions valent mieux qu’une. Quelle qu’en soit la cause, on avait aussi noté que le nombre de garçons nés avec des malformations de l’appareil génital s’était multiplié par trois en vingt ans. Pire, ajoutèrent les masculinistes dans la foulée, le ratio de natalité fille/garçon, traditionnellement favorable aux garçons, s’était inversé. Un loustic fit remarquer que le débat deviendrait stérile si la courbe de naissance des intersexués poursuivait sa course folle vers le haut. Bref, c’était carrément la pagaille chez les fœtus. À ce rythme, les hermaphrodites allaient bientôt être majoritaires.

En 2030, le point d’équilibre entre les hommes, les femmes et les intersexués fut atteint. Les transgenres n’étaient pas en reste, car de plus en plus d’hommes et même un nombre étonnamment élevé de femmes par rapport aux statistiques antérieures, demandèrent de n’être reconnu ni comme l’un, ni comme l’autre des genres masculin ou féminin. On fut bien embêté de répondre qu’on avait créé juridiquement le troisième sexe sans se préoccuper du troisième genre.

Les deux sexes qui dominaient jadis au point où l’on confondait le sexe et le genre, devinrent minoritaires quelques années plus tard. En 2040, le sexe masculin était en voie de disparition. Cette même année, pour la première fois de l’histoire, un gouvernement formé uniquement d’intersexués pris le pouvoir dans quelques pays européens. Deux ans plus tard, les États-Unis élurent leur premier président du troisième sexe, un événement spectaculaire quand on sait que les Américains n’avaient choisi jusqu’alors que des hommes à la plus haute fonction. En 2056, le dernier mâle humain se donna la mort. Dans sa lettre d’adieu, il expliqua qu’il n’y avait plus de place pour lui dans ce monde. À peine dix ans plus tard, il n’y eut plus que des êtres du troisième sexe. La dernière femelle humaine était décédée de mort naturelle à l’âge de 120 ans. Ironiquement, l’espérance de vie des hommes et des femmes étaient désormais des statistiques périmées, alors même qu’elle continuait d’augmenter pour l’ensemble de l’humanité.

Dans un futur éloigné, un enseignant donnait une leçon d’histoire à une classe d’une trentaine de jeunes. Au beau milieu d’une explication, il se fit demander comment on appelait jadis les êtres qui n’avaient qu’un seul sexe. Tous les livres d’histoire, de même que ceux des autres matières, avaient été neutralisés.

***

« En 2015, la cour d’appel d’Orléans a refusé de reconnaître à un sexagénaire la possibilité de faire figurer la mention « sexe neutre » sur son état civil. Les magistrats de la cour d’appel ont estimé « qu’admettre la requête de Monsieur X reviendrait à reconnaître, sous couvert d’une simple rectification d’état civil, l’existence d’une autre catégorie sexuelle ». Le cas de la première personne française à avoir obtenu la mention « sexe neutre » sur son état civil sera sans doute porté devant la Cour de cassation, et éventuellement devant la Cour européenne des droits de l’Homme à Strasbourg. » L’homme était né intersexué. Source : TV5.

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