Le matelot téméraire

Le drame a eu lieu dans la ruelle Sous-le-Cap à Québec. Cette venelle, située là où, à marée haute, la rivière Saint-Charles léchait la falaise jadis, fut d’abord un sentier bien pratique vers le Palais de l’Intendant, avant de devenir un passage pavé de bois, surmonté d’un réseau de passerelles, entre les maisons donnant sur la rue Saint-Paul, laquelle s’était ajoutée au fil du remplissage de la large embouchure de la rivière, et les hangars et dépôts adossés au cap. J’aime y faire un détour de temps à autre. Le jour, on y circule sans crainte. La nuit, avant l’éclairage électrique, c’était tout autre chose. Il fallait être téméraire pour s’enfoncer dans ce lugubre tunnel. En cette soirée du 10 novembre 1891, un matelot éméché osa. À l’autre bout, deux malfrats empruntaient le même chemin, mais en sens inverse.

Au bout d’une centaine de pas, ils bifurquèrent pour s’installer au fond d’une impasse peu profonde, longeant un hangar jusqu’à la falaise, avides de se partager le butin de leur dernier vol. Ils s’éclairaient à l’aide d’un fanal, certains de ne pas être dérangés. Le visage balafré du plus vieux n’en était que plus lugubre. Il se faisait tard. Dans la maison de trois étages, derrière laquelle nos bandits se trouvaient, les occupants étaient endormis. Autour d’eux, une profonde noirceur faisait écran. Les autorités municipales avaient à peine entrepris de remplacer, dans les rues, les réverbères à gaz ou à l’huile de pétrole par des lampes à incandescence de l’Américain Thomas Edison, grâce à l’électricité fournit par le tout nouveau barrage de la chute Montmorency. Les ruelles, pour leur part, étaient dépourvues d’éclairage. Bref, nos deux malfaiteurs avaient choisi un lieu discret. Ils y savouraient leur coup de chance. Ils s’étaient introduits dans un commerce pour y voler quelques effets. Quelle ne fut pas leur surprise d’y découvrir une cagnotte bien remplie que le marchand, imprudent, avait omis d’emporter avec lui. Ce n’est pas pour l’excuser, mais depuis quelque temps il se faisait beaucoup de souci pour son épouse dont la maladie progressait sans que la médecine ne puisse la guérir, d’où sans doute son oubli. Ne dit-on pas que le malheur des uns fait le bonheur des autres ?

Rien ne troublait la quiétude des deux complices dans cet endroit surplombé par les fortifications de la Haute-Ville. Construites sous le Régime français, renforcées par les ingénieurs britanniques après la Conquête de 1760, ces dernières avaient traversé les ans sans broncher. Un petit bruit insolite provenant du haut de la falaise se fit entendre, tandis que les complices comptaient les pièces de monnaie que contenait la cagnotte. Ils n’y prêtèrent guère attention, ou peut-être crurent-ils que c’était l’œuvre d’un petit animal. Ils étaient fort occupés à se partager une dizaine de 25 cent, sur lesquels on pouvait voir d’un côté le profil de la reine Victoria, de l’autre une couronne formée de feuilles d’érable. Quand on sait qu’alors une miche de pain coûtait 4 sous, et une pinte de lait six sous, c’était un bon coup qu’avaient réussi nos bandits. Il y avait en outre plusieurs pièces d’un et de cinq cents qu’il leur fallait séparer en deux. Le travail était laborieux. Chacun guettait l’autre, craignant une entourloupette.

On entendit quelqu’un siffler un air marin. Notre matelot de tantôt s’approchait. Vite fait, le fanal fut éteint. Le matelot s’arrêta non loin pour satisfaire un besoin naturel. Les bandits s’étaient concertés brièvement du regard avant que la noirceur ne les enveloppe complètement. Le balafré avait sorti un couteau et fait le signe de trancher la gorge de celui qui venait en leur direction, ce à quoi l’acolyte avait acquiescé. Ces deux-là n’en étaient pas à un meurtre près. Le matelot allait bientôt reprendre sa marche, sans se douter qu’il était attendu. Tout alla très vite.

Une partie du rocher de la Grande Batterie, surplombant la ruelle Sous-le-Cap, se détacha d’un seul coup de la falaise. Les journaux rapportèrent qu’il était passé minuit depuis environ 90 minutes quand les habitants d’une maison de trois étages située rue St-Paul, donnant à l’arrière sur la ruelle Sous-le-Cap, furent réveillés par un bruit sourd, suivi d’un violent fracas. Ils crurent d’abord à un tremblement de terre, tant la maison vibrait. Terrorisés, hébétés, les occupants de la maison se précipitèrent dans la rue Saint-Paul en vêtements de nuit. Une fois la stupeur passée, ils constatèrent que ce qu’ils avaient pris pour un tremblement de terre était en fait un éboulement. Une section des fortifications avait suivi dans la chute qui écrasa un hangar, emporta les galeries et les escaliers, brisa toutes les fenêtres en arrière de la maison.

Un matelot au regard ahuri surgit de la ruelle. Il avait échappé de justesse à l’avalanche. Il ignorait que le sort l’avait doublement favorisé. Il se jeta à genou et fit un signe de croix. Ceux qui l’entouraient n’en revenaient pas de sa veine. Les deux crapules qui voulurent sa peau furent moins chanceux. En dégageant les ruines dans les jours qui suivirent, on découvrit leurs cadavres, ainsi que des pièces de monnaie qui furent rendues au marchand après que l’enquête policière sur le vol survenu la veille eut établi le lien.

Addendum : un éboulement est bel et bien survenu dans la nuit sur Sault-au-Matelot en novembre 1891. Je dois à l’historien Jean Provencher, une connaissance que j’ai eu le plaisir d’interviewer à la radio, de l’avoir signalé sur son blogue « Les quatre saisons ». Jean a rapporté ce qui est arrivé. Je dis comment cela aurait pu se passer. À vous de croire ce que vous voulez.

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