Le jour où je devins écrivaine

J’adore lire. Chaque début de semaine, je me précipite chez mon libraire, à la recherche des deux ou trois briques qui vont me procurer des heures d’émotions. Ce jour-là, j’étais toute concentrée à ma tâche de fouineuse quand soudain je me suis sentie bousculée. Je perdis pied et, incapable de retenir ma chute, je me retrouvai étendue de tout mon long sur le plancher. J’étais quelque peu sonnée. J’avais percuté un petit présentoir qui mettait en évidence le dernier roman d’une écrivaine que je ne connaissais pas. Reprenant mes esprits, je levai les yeux et vis un commis à la mine effarée. « Ce n’est rien, lui dis-je. Ça va aller. » Ce n’est pas mon état qui le troublait, comme j’allais bientôt le constater autour de moi sur le plancher. Pleins de mots y gisaient, autant de preuves du crime que je venais de commettre malgré moi. Estomaquée, je m’emparai d’un des livres tombés du présentoir. Je l’ouvris. Ses pages étaient vides. Pas une phrase, pas un mot, pas une virgule, ni point d’interrogation, ni même d’exclamation ! Je m’empressai d’ouvrir les autres livres. Tous devenus déserts par ma faute. J’étais en état de panique. Comme un enfant pris sur le fait devant un pot cassé, je me mis à ramasser des mots. Je me demande bien pourquoi, après coup. Qu’aurais-je pu faire de « boule rage envie miroir pleurer lui toujours elle selon mari route mollusque », et ainsi de suite ? Entre temps le libraire, alerté par son commis, s’était précipité vers la scène. Il n’avait jamais rien vu de tel. Le feu et l’eau pouvaient détruire des livres, mais la chute d’une de ses clientes ! Il bafouilla une explication insensée. Ce devait être cette nouvelle encre censée donner plus de reliefs aux mots qui ne tenait pas sur le papier. Devant mon air dubitatif, il comprit tout de suite que sa tentative de me rassurer ne tenait pas la route. Du reste, nouvelle encre ou pas, les mots ne sont pas collés sur le papier; ils y sont imprégnés. La seule explication plausible était celle du sortilège. La tension monta d’un cran lorsqu’il pris conscience de l’absurde réalité à laquelle il faisait face. Il cria à la ronde de ne surtout pas bouger. Qui sait quel autre malheur pourrait survenir. Je repris peu à peu mes esprits, ce qui me fit paniquer davantage. Le libraire se cambra. Puis il devint fou furieux. « Sortez immédiatement d’ici », m’intima-t-il. Dans son esprit, je ne pouvais être qu’une sorcière. Tout rentrerait dans l’ordre après mon départ, devait-il s’imaginer. J’obtempérai. Que pouvais-je faire d’autre. Le plus curieux de toute cette histoire, c’est que depuis lors je me suis mise à écrire sans pouvoir m’arrêter. J’avais été frappée par l’imagination !

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