La vie secrète du gardien

Depuis trente-cinq ans, je suis gardien dans ce stationnement. Toute la journée, je suis assis dans mon petit cabanon. Je me lève trois fois : deux pour les pauses et une pour le lunch. Douze heures ainsi, chaque jour, chaque mois, chaque année. Ce matin en arrivant, je vois un colis bien en vue. Il m’est adressé. Je vais l’ouvrir ce soir, de retour chez moi.

Je vis bien modestement dans un petit studio. Je me contente de peu. Une table, deux chaises, poêle et frigo, armoires, quelques plats et ustensiles, une radio toujours ouverte, un petit téléviseur toujours éteint, une commode, un divan lit ; je crois avoir tout énuméré. Je fais mon lit chaque soir. Je range soigneusement, chaque matin, les draps dans la commode. Il y a une buanderie à deux pas de chez moi. J’allais oublier la petite salle de bain. Je me rase le matin, je me douche le soir.

Je ne suis ni grand, ni petit, ni beau, ni laid, ni mince, ni gros. Je passe inaperçu partout où je vais. Peu poilu, cheveux bruns frisés, front dégarni, visage carré, yeux marron, nez épaté, une cicatrice sur la joue gauche, souvenir d’une rixe dans une jeunesse tumultueuse. Une bande de jeunes écervelés m’avait pris en grippe parce que je refusais de me joindre à eux pour faire des mauvais coups. J’étais trop indépendant pour me laisser dicter ma conduite par qui que ce soit. Surtout pas par des petits bums sans envergures, comme j’en vois encore de temps à autre rôder autour du stationnement. Malgré la cicatrice, personne ne retient mon visage au point de me saluer quand je ne suis pas en service. Tant mieux. Je déteste la compagnie des humains.

Ce colis m’intrigue. La seule chose à mon nom que je trouve en arrivant, toutes les deux semaines, c’est une lettre cachetée. Elle contient un chèque qui correspond à mon salaire. Quelqu’un de la comptabilité le dépose toujours au même endroit quand c’est jour de paie. Sinon, je fais livrer par la poste au cabanon de temps à autre. C’est plus pratique. La première fois, le facteur m’a taquiné. Dis donc Marcel, qu’il m’a dit, tu as une amoureuse ? Je lui ai répliqué sèchement que c’était pour ma grande fille. Il n’a pas insisté. Je n’aime pas qu’on se mêle de mes affaires.

Il ne se passe pas grand-chose le reste de la journée. La routine habituelle. Les clients du stationnement passent vite, pressés qu’ils sont d’arriver à temps au travail. Fichtre de journée qui débute bien mal, m’a dit le dernier à se stationner. Quelle idée qu’a eu ce camionneur de renverser son chargement sur la chaussée. Je vais être en retard. Le patron va me coller un avertissement. Il ne va pas croire mon explication. Moi non plus, s’il fallait que je rentre plus tard, il ne me croirait pas peu importe la raison. J’ai hérité d’un imbécile comme supérieur ; tout jeune, à peine sorti de l’université, et qui croit nécessaire de me faire savoir que je suis son subalterne. L’autre avant, c’était mieux. Il m’avait dit que tant qu’il n’entendrait pas parler de moi, ça irait. Le jeunot devrait prendre son exemple.

Dix-huit heures. Je peux partir. Avant, quelqu’un me remplaçait le soir. Désormais, il n’y a plus qu’un écriteau menaçant de remorquage ceux qui osent se stationner sans autorisation. Si j’avais une automobile, j’aurais plus peur des voyous. Je prends le colis et je file à pied jusque chez moi. Je n’arrête jamais au pub juste en face du stationnement. J’ai eu ma leçon il y a des années de cela. Sans être alcoolique, je buvais trop. J’ai failli perdre mon emploi. J’aurais fait quoi au juste ?

Il fait froid. Je presse le pas. Faut dire que je n’aime pas m’attarder dans le coin. Surtout avec un colis sous les bras. Le stationnement est en plein Centre-Ville. Dès qu’il se vide, les lieux sont déserts. Facile d’y tendre un guet-apens. Je vendrais cher ma peau, mais je préfère éviter d’avoir à le faire. Sans être un vieillard, je n’ai plus les réflexes d’avant. Au bout de dix minutes, je suis chez moi. Pas de malle ce soir. Je m’en doutais bien, mais je vérifie chaque fois. Sinon, ma boîte aux lettres se remplit vite de dépliants publicitaires. Grand bien leur fasse s’ils ont de l’encre et du papier à gaspiller. Je ne les regarde jamais.

Je dépose le colis sur la table. Je suis anxieux de l’ouvrir, mais je ne déroge pas à mes habitudes. Avant toute chose, me changer puis allumer la radio. La voix me rassure. C’est elle qui m’accueille chaque soir, me récite les dernières nouvelles, me convainc que le monde ne va pas cesser de tourner demain. Tout va bien de ce côté. Je peux enfin m’asseoir et ouvrir le colis. Mon monde s’écroule.

Le colis contient un vêtement féminin que je reconnais et une lettre. Tout un côté obscur de ma vie, vécu en parallèle, défile dans ma tête. Quelqu’un sait. Qui ? Le facteur ? Aura-t-il découvert que je n’ai jamais eu d’enfant ? Ou alors un voisin trop curieux ? Comment sortir sans éprouver de la gêne, désormais ? Je suis un homme respectable. Du moins, c’est ainsi que les autres me perçoivent. Je cause peu, mais je n’embête personne. C’est déjà une grande qualité. Si l’information se répand ? Je m’imagine scrutant les yeux de chaque client. Que sait-il celui-là ? Il me semble qu’il a un air moqueur. Et cette femme d’habitude si gentille qui a un air renfrogné. Est-ce son mari qui la met ainsi de mauvaise humeur ou ce qu’elle a appris sur mon compte ?

Je dois réfléchir. Rassembler mes esprits. Examiner toutes les issues possibles de cette histoire. Un maître chanteur. Il faut que ce soit cela. Je connais leur procédé. D’abord faire savoir ce qu’il sait. Ensuite viendra la demande de rançon. Pour garder le silence. La lettre ! La relire attentivement. Que dit-elle au juste ? Monsieur, vous avez égaré ce vêtement qui vous appartient. Je crois de mon devoir de vous le restituer. Rien de plus. Pas même une signature.

C’est décidé. Demain je remets ma démission.

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