La revanche

Sa timidité était maladive. Elle était toujours en retrait des autres, rougissait dès que l’enseignante l’interpellait, bégayait des phrases incohérentes en guise de réponse, puis baissait la tête et devenait aussi immobile qu’une statue. Elle agissait de même avec ses compagnes de classe qui s’amusaient à ses dépens. Pour se protéger, je l’ai compris plus tard, elle devint froide et distante. Il n’y a que moi qui pouvais l’approcher sans qu’elle se renfrogne. On était voisines depuis notre naissance. Bébés, nos mères nous mettaient souvent ensemble dans un petit parc, afin de pouvoir jaser l’esprit tranquille. À l’enfance, mon amie insistait pour qu’on joue ensemble à l’écart. J’étais mal à l’aise. J’aimais bien la compagnie des autres. On a fini par trouver un compromis. Je lui réservais un moment dans la journée, puis je pouvais faire ce que je voulais. Je ne sais pas à quoi elle occupait ses loisirs en mon absence. J’ai souvent entendu sa mère lui reprocher de rester seule à la maison aussitôt que je partais. Elle lui disait qu’il n’était pas normal qu’elle soit presque toujours seule, puis elle me donnait en exemple. « Ton amie s’en va les voir les autres, elle. » Mon amie ne lui répliquait jamais et cela la mettait hors d’elle. J’ai fini par déguerpir pour ne pas entendre le monologue de plus en plus grossier de sa mère.

L’adolescence n’a rien fait pour arranger les choses. Elle était quasi rachitique, plutôt élancée, les cheveux toujours en bataille, affligée d’une sévère acné. Comédons, papules, nodule et pustules se bousculaient à qui mieux mieux sur son visage ; tout le contraire de mon apparence. J’ai vite compris que j’étais plus belle à leurs yeux quand les garçons nous voyaient ensemble. Les autres filles m’ont vite reproché de me tenir avec elle, alors j’ai menti. Au début, je disais que sa présence m’était imposée par ma mère, qu’elle me servait de chaperon. Peu à peu, j’ai commencé à dire des petites vacheries sur elle, dans son dos. Puis les vacheries ont grossi. Je trouvais tout de même bien pratique qu’elle m’accompagne quand je sortais le soir. Ma mère était moins inquiète et sa mère ravie. Si elle avait su. Je passais mes soirées à rigoler avec les autres filles tout en jetant un coup d’œil aux garçons. Ce qu’on a pu en dire des conneries sur eux ! Quand un brave qui me plaisait s’avançait, on s’éclipsait quelques minutes. Pendant tout ce temps, mon amie voisine se morfondait toute seule dans son coin.

Plus le temps passa, plus je dis des méchancetés sur elle en son absence. Je l’appelais ma béquille, je l’imitais, je racontais ses confidences censées être demeurées secrètes, entre autres sur les garçons qu’elle me disait trouver de son goût. Bref, je l’a trahissais sans remords. Puis un jour, elle a tout appris de mon comportement. Elle n’a rien dit, ne m’a fait aucun reproche, mais elle a refusé de me voir à partir de ce moment-là. Peu après, elle a déménagé et je n’ai plus entendu parler d’elle jusqu’au jour où elle est réapparue. Elle avait changé. Elle était devenue très belle et surtout, elle avait réussi à vaincre sa timidité. Elle m’ignora. Peu à peu, je me suis retrouvée seule. On m’évitait comme la peste. Je ne comprenais plus rien. Au bout d’un certain temps, elle est venue vers moi et m’a lancé d’un air dédaigneux : « Tu te rappelles toutes les vacheries que tu as pu me dire à propos des autres ? Je leur ai tout raconté. »

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