Fin des émissions

La seule passion de Wilfrid fut la télévision. Drôle, sérieuse, dramatique, épeurante, insipide, ennuyante, révoltante, toutes les émissions l’intéressaient. Ses heures de loisir se passaient devant le petit écran. Il avait son rituel. Le matin, déjeuner en quinze minutes top chrono, tout juste avant que ne débutent les nouvelles. Vingt minutes après, il fermait l’appareil à regret. Le bureau l’attendait. La journée était toujours trop longue, les billets de loterie qu’il achetait chaque semaine n’étaient jamais gagnants. Sa petite vie minable de comptable le dégoûtait. Heureusement, le soir venu, une tout autre vie l’attendait. De retour, il n’ouvrait pas tout de suite. Cela faisait partie du rituel. Il mangeait d’abord. Quinze minutes, top chrono. Puis il s’assurait d’avoir bien vidé sa vessie et ses intestins. Dix minutes au plus ; la première émission de la soirée allait débuter. Il s’asseyait enfin, télécommande en main. Seuls ses doigts sur la télécommande allaient bouger du reste de la soirée. Il devenait tel une statue. Dans sa tête, il se sentait à nouveau vivre. Les week-ends, il se levait très tôt, se lavait et déjeunait très vite, retournait au lit très tard. Ces deux jours de liberté qu’il passait vissé devant sa télé, le comblaient de bonheur.

Cet attrait maladif pour la télévision avait débuté très tôt dans sa vie. Sa mère vous raconterait à quel point, bébé, il était fasciné par tout ce qui bougeait dans l’appareil noir et blanc qui trônait, depuis à peine deux ans, dans le salon familial. Nous étions en 1954. Bientôt, affolée qu’il ne fasse le moindre effort pour marcher, elle insista de ses encouragements. Il la regardait de ses grands yeux écarquillés, se retournait vers la télé. Un jour il se leva, marcha la distance du salon aller-retour, se rassit devant le téléviseur, puis envisagea sa mère un bref instant d’un air de celui qui veut que l’on cesse de l’importuner. Il venait de lui prouver que la marche ne présenterait aucune difficulté pour lui ; qu’elle le laisse désormais tranquille. Combien de fois fallut-il l’autorité paternelle pour le forcer à sortir de la maison. Il se lia d’amitié avec un autre enfant dont les parents se foutaient de ce que leur fils passe des heures à regarder les émissions de télé, des associables qui ne l’auraient jamais dénoncé. Il savait précisément à quel moment revenir chez lui s’installer dans le salon. Ce petit jeu de cache-cache dura jusqu’à l’adolescence. Ses parents cessèrent alors de l’importuner. Ils aimaient mieux le savoir à la maison, même si c’était pour y passer des heures devant le petit écran.

La télé ne l’empêcha pas de réussir à l’école. C’était un élève doué. Il fit le minimum pour passer les examens avec des notes au-dessus de la moyenne. Il arrêta son choix sur la comptabilité parce que l’apprentissage de cette profession lui était très facile. Il avait la bosse des chiffres. Ainsi, il pouvait combiner ses études et une écoute télévisuelle que d’aucuns auraient jugée excessive. Il en était d’autant plus en mesure qu’il ne sortit jamais. Il n’était pas gay, mais on ne lui connut aucune petite amie. Il devint un célibataire endurci. Sa vie d’adulte fut réglée avec une régularité métronomique par les ondes hertziennes, puis par les signaux numériques. Jamais l’ordinateur ne trouva grâce à ses yeux. Aucun appareil radiophonique non plus. Chez lui, la télévision régnait en maître absolu des lieux. C’était un maître exigeant, comme il allait s’en rendre compte. Ainsi, c’est elle qui décidait à quel moment elle se rallumait le matin. S’il n’était pas devant, prêt à la regarder, elle s’embrouillait. On aurait dit qu’elle le boudait. Elle avait ses caprices. Elle pouvait subitement changer de poste. À ce petit jeu, il finit par savoir ce qu’elle aimait, ou au contraire détestait souverainement. La publicité pouvait l’agacer au plus haut point. L’écran devenait complètement noir, puis reprenait vie sitôt le cours normal des émissions revenu. Au début, il en profita pour faire ses besoins naturels. Erreur. De retour, il devait patienter de longues minutes avant qu’elle ne daigne s’allumer. Parfois il s’emportait, jurait comme un bûcheron, la menaçait de destruction. Elle demeurait aussi impassible que lui pouvait l’être lorsqu’elle fonctionnait normalement. Une fois, il tenta une autre approche, feignant de s’endormir. La télé émit un son à lui défoncer les tympans. Il ne recommença plus. Une autre fois, elle lui présenta une reprise. Il s’en aperçut, car il avait une bonne mémoire, voulut zapper car il détestait les reprises. Elle refusa net de réagir à la télécommande. Il dut se résoudre à écouter la reprise, pour se rendre compte que le déroulement était différent de l’original. D’abord stupéfait, il se fit la réflexion que c’était probablement une erreur de programmation. On avait dû mettre une version différente de l’originale. Une crainte se fit néanmoins jour en lui. À la longue, elle était devenue de plus en plus têtue, n’en faisant qu’à sa guise. Il dormit mal depuis lors, se mit à faire d’affreux cauchemars, se réveillant en sursaut la nuit, allant jeter un coup d’œil méfiant sur sa télé. Se pouvait-il qu’elle contrôle aussi ses rêves !

Il dut se résoudre à prendre la décision qui s’imposait : se débarrasser d’elle. Or, on ne se sépare pas facilement d’une passion. Cela lui prit plusieurs mois et un courage à toute épreuve pour enfin lui déclarer que c’était fini entre eux. La télé se mit à pleurer. Littéralement. De chaudes larmes s’échappèrent de l’écran, mouillant son plancher. Puis elle émit une série d’images qui le sidéra : il se vit d’abord bébé devant la télé, puis le reste de sa vie télévisuelle défila en accéléré. Tous les âges et toutes les saisons y passèrent. C’était toujours lui qu’on voyait, impassible, quelquefois vociférant, impassible de nouveau, jusqu’à ce que son visage actuel stupéfait apparaisse. À la fin, sa télé lui montra « Fin des émissions ». On le retrouva inerte. Un infarctus l’avait emporté.

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