Double deuil

J’entends souffler le vent hivernal. Je frissonne. La température est très basse dans la pièce. D’habitude, elle remonte trente minutes avant que le cadran sonne. J’ai toujours détesté le froid du matin. Alors, avec tous ces gadgets derniers cris, vous pensez bien que nous n’allions pas nous priver. On nous a assurés que c’était infaillible. La belle affaire ! Au fait, le cadran n’a pas émis le moindre bruit. Un autre gadget électronique qui m’a laissée tombée. Une chance que je me suis réveillée. La journée au bureau va être longue ! Dieu merci, je me rappelle que nous sommes vendredi.

Je mets un pied sur le plancher. Qu’est-ce qu’il a ce matin ? Il n’est pas comme d’habitude ! Le revêtement est différent. Je le sens. Mon cadran ! Où est mon cadran ? Il fait tellement sombre que je n’y vois rien. Pas moyen de savoir l’heure qu’il est. Ma lampe de chevet ! Le petit bureau ! Je rêve ou quoi ? Tout a disparu ! Le matelas ! Il est plus mou ! Qu’est-ce que c’est ce pot que j’ai frôlé des orteils, par terre, à côté du lit ? Je fais un mauvais rêve. C’est sûrement ça. Je me recouche et dans quelques minutes, je vais me réveiller dans mes affaires.

Pas moyen de me rendormir. Je vis seule depuis six mois à peine. Mon mari a eu une crise cardiaque aussi brusque qu’inattendue. Le deuil me rend folle. J’ai lu quelque part que le chagrin d’une personne endeuillée est une longue chaîne de montagnes russes. Tantôt je me sens bien, tantôt je pleure à chaudes larmes. Il m’arrive d’être sereine quelques minutes, mais je replonge vite dans mon malheur. D’autant plus que je n’ai plus aucune parenté. Celle de mon mari ne m’a jamais pardonné de l’avoir enlevé à leur belle-sœur. Est-ce ma faute si celle-ci le faisait tant souffrir qu’il l’a laissée pour moi ? Je n’ai ni sœur, ni frère. Mes parents sont morts tous les deux. Des amis ? Faux jetons, oui. Ils m’ont vite abandonnée.

Je traîne ma solitude dans cette trop grande maison victorienne qui abritait notre amour. Elle est moins belle que toi, disait-il avec cet air coquin qui m’avait tout de suite charmée. On l’avait choisie en se disant qu’elle ferait un joli nid pour des tourtereaux expiant leur faute. C’est lui qui m’avait taquinée ainsi, en riant de bon cœur. L’abondance de corniches, tourelles, baies, saillies et renfoncements de toutes sortes ne nous avait pas effrayés, même s’il y avait bien des rénovations à prévoir. Il était tellement habile de ses mains. L’intérieur avait besoin d’être rafraîchi, mais il avait été en bonne partie refait par les propriétaires d’avant. Ceux-ci ont eu le bon goût de s’inspirer de photographies d’époque.

Sa famille doit penser que j’ai été bien punie. Vous croyez que le malheur préfère les couples heureux d’un bonheur illicite ? Je souffre tellement.

Peu à peu, le jour se lève. Au moins, j’y vois plus clair. Les meubles ! Ce ne sont pas les miens ! On les avait dénichés chez un brocanteur. Les murs ! Ils sont tapissés de motifs fleuris que je ne reconnais pas. Je commence à paniquer. J’hallucine. Je suis devenue folle ! Suis-je vraiment dans ma chambre ? J’entends des pas venir. La porte s’ouvre. Une femme entre et me toise du regard, interloquée. Je le suis encore plus qu’elle. Sa robe de chambre est si vieillotte ! Je réagis en l’interrogeant à voix haute.

– Qui êtes-vous ?
– Vous, qui êtes-vous ?
– Je suis la propriétaire de la maison. Comment êtes-vous entrée ?
– Propriétaire ! Sachez madame que je suis chez moi ici. Comment pouvez-vous prétendre que cette maison vous appartient ?
– Attendez, il y a sûrement un malentendu. J’habite ici depuis quelques mois.
– Si c’est un canular, il n’est pas drôle.

Soudain, plus rien. La femme a disparu d’un seul coup ! Comment est-ce possible ? Encore des pas ! Cette fois, on dirait deux personnes. Elles entrent et jettent un œil partout sans me voir, tout en poursuivant leur conversation.

– N’oubliez pas Mathilde, il faut épousseter partout. Je ne veux pas avoir à vous le répéter. La dernière fois, Monsieur mon mari m’a montré un doigt de son gant tout sale. Il l’avait passé sur le dessus d’un tableau de notre chère aïeule. Que Dieu ait son âme !

C’est la femme de tantôt vêtu d’une magnifique robe de chambre ample avec des bandes verticales allant de l’orange au rouge, entrecoupées de zones beiges décorées de motifs végétaux. Une domestique, facilement reconnaissable avec son petit bonnet et son tablier blancs, la suit tête basse. J’en ai la chair de poule. La femme poursuit :

– Il fait froid dans cette chambre, et elle est sombre. J’ai bien hâte qu’on y installe une de ces nouvelles ampoules électriques, comme dans toutes les pièces de la maison du reste. Monsieur Charles, mon mari, me dit le plus grand bien de cette invention qui va rendre caduques les lampes à l’huile. On ne s’en ennuiera pas ! Ah oui, pour en revenir au froid, n’oubliez surtout pas de vous assurer qu’on ajoute un bloc de glace dans la glacière. Il faudra aussi remonter l’horloge du salon. Mais diantre, pourquoi est-ce si froid ? La chaleur ne vient pas jusqu’ici ? Vous demanderez à notre homme à tout faire de voir ce qui ne va pas. Une dernière chose : rappelez-moi, plus tard dans la journée, de me rendre transmettre un télégramme à Monsieur Charles. Il doit se sentir bien seul en ce moment, là où ses affaires l’ont mené. Je lui demanderai de me rappeler quand part son train pour le retour. Je pourrai préparer des invitations pour nos amis.

Les deux femmes disparaissent d’un seul coup ! Elles étaient là, devant moi, puis je me retrouve à nouveau seule dans ce décor qui m’est inconnu. Mon cœur bat si fort. Je suffoque. Je suis complètement figée par l’effroi. Des pas ! Je les reconnais. Elle revient. La porte s’ouvre à nouveau.

– Mais qui donc êtes-vous Madame ? Qui vous a donné la permission de vous installer dans cette chambre ?

Je me mets à pleurer. La femme me regarde d’un air compatissant.

– Allons ! Il ne faut pas pleurer ainsi. Je ne suis pas un monstre. Laissez-moi deviner. Vous avez dû vous tromper de maison hier soir. Ce sont des choses qui arrivent. D’autant plus que les lampadaires au gaz sont défectueux dans plusieurs rues de notre quartier. Ah vivement l’électricité ! Le cocher a dû vous déposer devant chez moi. La porte n’était pas fermée à clé. Mathilde a dû encore une fois oublier de la barrer. Elle est tellement insouciante. C’est si difficile d’avoir de bons domestiques de nos jours.

Disparue encore ! Tout aussi subitement. Je dois reprendre mes esprits. Des fantômes. Ce sont des fantômes ! Cette maison est hantée. Oui mais les meubles, les murs ?

Encore des pas ! La porte s’ouvre à nouveau. La même femme entre dans la chambre. Cette fois, elle est seule et en larmes.

– Quel malheur ! Le train revenant avec Monsieur mon mari a déraillé. Il n’a pas survécu à l’accident. C’était un homme si charmant, si prévenant. Le pauvre, il ne sera pas mort à la maison, entouré de sa famille et de ses amis. On ne pourra pas l’installer dans le salon en attendant le deuil. Le corps est trop mutilé. Ma période de grand deuil va commencer aussitôt l’enterrement. Deux ans à porter des vêtements de couleur noire et à ne pouvoir participer à aucune activité sociale ; je dois m’y résigner. Il le mérite. Que vais-je devenir ? Quel autre homme voudra de moi. Regardez-moi. Je ne suis plus jeune. Il ne m’aura pas laissé, pour me consoler, d’enfants à élever. L’un de nous deux était stérile. Qui voudra prendre une chance avec moi ?

À mesure que la femme parlait, ma peur se transforme en pitié. J’aurais voulu la prendre dans mes bras pour la consoler. Peut-être le souhaitait-elle ? Je ne le saurai jamais. Elle s’est dirigée vers le lit pour s’y jeter. Au moment où elle allait tomber de tout son long, elle s’est évaporée. Aussitôt, tout est revenu à la normale. Le cadran s’est mis à sonner.

Quelle histoire ! J’ai retrouvé mes esprits avec grand peine. Vous pensez que je rêvais ? Ce n’était pas comme dans un rêve. C’était si réel. Du reste, j’étais debout quand la sonnerie s’est fait entendre.

Que fait ce petit bonnet blanc, sur le plancher, près de la porte !!

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