Bang, t’es mort !

Le huitième jour, les hommes créèrent leurs dieux
La violence s’abat sur eux depuis,
telle une nuée de sauterelles.

Il vient de faire dans son froc. Là, tout juste ! Certains restituent, lui chie. Il tient dans sa main droite le bras de son camarade qu’il a empoigné par réflexe. Le reste du corps est en morceau. Pourtant, ils le savaient qu’il ne fallait laisser personne approcher. C’était une enfant. Elle souriait. Un regard de mante religieuse. Ensorcelant, pour mieux figer sa proie. Pourquoi est-il encore vivant ? C’est insensé. Il lui manque une jambe, une moitié de visage, il a mal partout ; il vit sans doute ses derniers moments.

Les souvenirs se bousculent dans sa tête. Il se revoit jouant à la guerre avec ses voisins. Il a huit ou neuf ans. Bang, t’es mort ! Une fois, pour jouer un tour à un ami qu’un rien impressionnait, embrigadé comme lui dans la gang d’enfants devenus soldats le temps d’un conflit de pacotille, il avait mis en cachette du ketchup rouge sur son torse nu et s’était mis à crier à l’aide. Quand il a vu la face de son ami, accouru pour lui porter secours, il en a eu des remords. Qui sait si cet épisode n’aura pas enclenché le reste ?

C’était un meneur. Premier chef de patrouille chez les scouts, chef d’équipe puis dirigeant dans les camps d’été ; il a soif d’aventures et d’activités excitantes en plein air. Il aime mettre à l’épreuve ses limites personnelles. Parachutisme, descente de rivière en canot, escalade de glacier : plein d’aventures pour adolescents. Il est séduit. Il devient cadet de l’armée. Comme il est parmi les meilleurs, il fait vite le tour de la planète dans des expéditions réservées à l’élite des cadets. Il porte l’uniforme militaire, doit obéir au doigt et à l’œil aux officiers ; il s’initie au maniement des armes, auquel il excelle.

Une fois terminée la formation dans les cadets, une carrière dans l’armée l’attend. Il s’y engouffrera d’autant plus qu’il vivra bientôt une profonde peine d’amour. Pour la guérir, ou du moins tenter d’oublier, il est prêt à partir pour toutes les missions qu’on voudra bien lui confier à l’étranger. Ses supérieurs ont vite compris qu’il est une valeur sûre et qu’il monterait en grade. Si la Grande Faucheuse lui en laisse le temps.

On l’entraîna dans un centre d’aguerrissement. On exigea de lui qu’il sache utiliser et entretenir de nombreuses armes : fusils, grenades à main, mitrailleuses légères, moyennes et lourdes, arme antichar… On lui enseigna des techniques d’optimisation du potentiel ; il y mit d’autant plus d’ardeur qu’on lui fit miroiter la possibilité de participer aux missions les plus dangereuses sur les théâtres de guerre. Certains figent dès que la peur les frôle, surtout si celle-ci est de nature à faire frissonner les plus endurcis ; lui, au contraire, en est galvanisé. Soldat d’infanterie, il sait qu’il devra s’approcher de l’ennemi et engager le combat jusqu’au corps à corps.

Un bon matin, ça y est ! Un officier lui dit, d’un air impassible, tu as trente minutes ; tu pars vers l’étranger. Il se contente d’un bref sourire. Il n’oserait jamais demander où. Il est devenu une machine. Ceux qui vont l’utiliser savent où peser pour qu’elle démarre.

Après plusieurs heures de transport, il débarque dans l’Enfer. Même s’il savait à quoi s’attendre, il a un moment d’hésitation qu’il écarte très vite ; il met cet écart sur le dos de la fatigue d’un long voyage. Un bon sommeil et tout ira mieux. Mais le doute est le pire des sournois. Il vous assaille à petite dose. En rêve, il revoit le visage en sanglots de l’ami de son enfance qui l’a vu avec ce qu’il avait vraiment cru être du sang. Il se réveille en sueurs.

Il a peur de lui. Il était fiancé quand celle qu’il aimait l’a quitté. Pourquoi a-t-elle reculé ? Tout ce qu’elle lui a dit, c’est qu’elle ne voulait pas être une veuve de soldat. Elle savait pourtant dans quoi elle s’embarquait. Il lui avait parlé de son rêve d’être soldat d’élite. Qu’a-t-il fait, qu’a-t-il dit, qui l’a effrayée ? L’amour est une ligne ennemie. On franchit cette ligne, on y installe ses quartiers généraux, puis soudain, sans crier gare, une grenade explose. Elle avait fait passablement de dégâts dans sa tête, cette grenade. Beaucoup plus qu’il n’avait voulu se l’avouer.

La chaleur est étouffante. Il a soif. Il a mal. Des mouches tournent autour de lui. Il prend conscience de ce qu’il tient dans sa main droite et lâche brusquement le bras de son camarade. L’a-t-il seulement connu ? Ils ont à peine échangé quelques mots, le temps que celui-ci lui montre les photos de sa petite famille. La maman est belle, les deux enfants sont adorables. Quelle tristesse ! Toutes ces heures de préparation physique et mentale pour se retrouver atrocement blessé au beau milieu de ruines, à côté d’un corps déchiqueté.

Sa vie n’aura été que cela, un champ de ruines. Ses parents avaient accepté avec résignation qu’il soit cadet ; soldat, ce fut autre chose. Il était en froid avec eux. Au pays, il avait souvent senti du mépris dans le regard des civils qu’il croisait. Comprenaient-ils seulement à quel point ce qui se passe à l’autre bout du monde les concerne. Faut-il attendre que la violence les rejoigne pour qu’ils réalisent à quel point ils ont besoin d’hommes et de femmes comme lui ?

Il fait de plus en plus chaud. Il transpire encore plus qu’il ne saigne. Il est résigné. Il sait que son heure est venue. Lui qui n’a jamais vraiment cru en Dieu, l’absurdité de la situation le frappe. C’est au nom de son Dieu que la fillette s’était approchée, sachant que quelqu’un allait déclencher la bombe. Il fallait qu’elle soit désespérée. Qui sait les atrocités que sa famille a vécues ?

Pourquoi l’avaient-ils laissé faire ? C’était incompréhensible. Ou plutôt si, c’était compréhensible. Le meilleur des entraînements ne peut pas grand-chose contre le sourire d’une fillette.

Une ombre s’approche de lui. Il lève les yeux. Il ne distingue pas le visage de celui qui se penche vers lui, mais il l’entend lui murmurer, dans un anglais approximatif, « Bang, t’es mort ! »

CopyrightDepot.com number 00062206-1

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s