Adrienne

Adrienne a toujours su qu’elle était laide. Vraiment laide. Déjà au berceau, les gens la regardaient bizarrement. Se penchant vers elle, ils ne pouvaient s’empêcher de faire une grimace. D’aussi loin qu’elle se souvienne, ceux qu’elle croisait avaient l’une ou l’autre de deux attitudes : ou bien ils la fuyaient du regard, ou alors ils la fixaient intensément, telle une attraction. Elle a un nez énorme, une dentition de sorcière, des cheveux épars et raides, des yeux trop grands, tournés vers l’intérieur. Elle n’est ni mince, ni grosse ; en vieillissant son corps aura plutôt l’air masculin. Sa pilosité aussi. Boutonneuse au surplus, la nature ne l’a vraiment pas gâtée.

Les enfants sont cruels. Adrienne a subi plus qu’à son tour leurs remarques blessantes. Elle en a eu un mal constant à la poitrine. Est-ce inné chez eux ? Allez savoir. Adrienne se dira, plus tard, qu’ils ne faisaient que se préparer à devenir adultes. C’est-à-dire tout aussi cruels, mais de façon beaucoup plus hypocrite. Au fond, elle aimait mieux, enfant, entendre les autres de son âge crier « Sauvons-nous, la sorcière arrive » que de voir, plus vieille, les visages tantôt horrifiés, tantôt remplis de pitié, des adultes qu’elle croisait. Elle se sentait si fragile et si honteuse de leur imposer sa présence.

À l’adolescence, elle attendit en vain ses règles. Dame Nature la trouvait trop laide et l’empêchera d’avoir des enfants. Ses seins pousseront à peine. Elle n’aura vraiment rien de féminin. Il ne lui viendra cependant jamais à l’esprit qu’elle pouvait être un homme dans un corps de femme ; ni même qu’elle était une femme. Comment un tel corps peut-il l’être, pensait-elle ? Dire qu’elle se sentait à part des autres filles, puis femmes, serait un euphémisme.

Sa mère, très croyante, pour la consoler, lui répètait souvent que la beauté est illusion terrestre. « Dieu t’a réservé une place de choix auprès de lui », ajoutait-elle. Pauvre maman. Adrienne ne la contredisait pas, mais n’en pensait pas moins, en son for intérieur, « Si Dieu existe qu’il aille en Enfer ! » Elle disait cela, puis riait dans sa tête, imaginant le Diable piquant les fesses d’un vieillard repentant. Il le méritait bien, pour l’avoir si dépourvue de beauté.

L’enfance, puis l’adolescence passèrent. L’Enfer, elle le vécut tous les jours. Adrienne ne souriait jamais. Une fois dans son enfance, elle osa faire un sourire à une fillette qui venait d’arriver dans son école. Celle-ci la regarda d’un air furieux, puis lui lança « Même quand tu souris, tu es plus laide que ma chienne qui est la plus laide des chiennes au monde ». C’était une chienne chinoise à crête mixée à du Chihuahua. Elle ajouta : « Mimi, je l’aime. Toi, je ne te déteste de m’avoir souri. » Adrienne ne pleura pas, même si ça lui fit affreusement mal. Elle s’était endurcie.

Elle portait sa laideur comme une étiquette. Hélas, il n’y a pas le mode d’emploi pour qu’elle puisse au moins de sentir propre. Au contraire, elle découvrit que la laideur a une odeur. Des adolescentes, plus méchantes que les autres, prirent l’habitude de se boucher le nez quand elles devaient passer près d’elle. Où alors, elles faisaient exprès un détour pour marcher le plus loin possible d’elle. Elle était dévalorisée, rejetée, mise à l’écart.

Vient l’âge adulte. Le seul travail qu’elle put dénicher fut celui de femme de ménage, la nuit, en solitaire. Au moins le jour, la plupart du temps, elle dormait. Encore fallait-il qu’elle fasse les courses. Chaque fois c’était pénible. Elle vivait seule, avec le malheur comme compagnon. C’est lui qui orchestrait sa vie. Peut-être même fut-il responsable de la mort de sa mère, survenue alors qu’Adrienne venait tout juste de terminer ses études. Son père ? Elle n’a jamais su qui est cet homme qui a fui avant même qu’elle puisse en garder un quelconque souvenir. Elle se sentira coupable toute sa vie, convaincue que c’est à cause d’elle qu’il a quitté sa mère. Coupable aussi de la mort de sa mère. Une maladie mystérieuse l’emporta en quelques semaines à peine. Adrienne était certaine que c’est le chagrin qu’elle lui causait qui l’avait rongée jusqu’à ce que son corps se désagrège.

Des années durant, elle vécut sans vraiment vivre. Rien de ce qui arrivait aux autres femmes ne se passait pour elle : ni les sorties entre filles, ni la rencontre d’un amoureux, ni le projet d’une vie commune, puis familiale, ni les amis que l’on reçoit, ni les enfants qui nous émerveillent, nous donnent des joies, des peines, des soucis, ni les artifices qui nous convainquent un temps que nous serons toujours belles, ni rupture, ni amant, ni l’émoi d’un nouvel amour, ni la fierté de la réussite de nos enfants rendus à l’aube de leur vie d’adulte, ni le bonheur d’être grand-maman. Tout cela et bien plus, ce n’était pas pour les laides.

Les cheveux gris la surprirent alors qu’elle se regardait, pour une rare fois, dans un miroir. La vieillesse commençait son œuvre. Puis un jour, quelques années plus tard, sans crier gare, la paralysie s’installa. Par chance, son employeur qui ne la voit jamais s’en inquiéta. Deux nuits sans ménage, dans un des bureaux les plus actifs de la ville, ça parait. Il eut la présence d’esprit d’aller chez elle. Elle avait beau être laide, elle était une de ses employées les plus efficaces. Il la trouva incapable de bouger, alerta les autorités. On la transporta dans un hospice.

À partir de ce jour, un baume s’installera peu à peu sur les plaies douloureuses que lui causait sa laideur. La vieillesse la rendit, année après année, semblable aux autres pensionnaires de l’hospice.

Sagaert Claudine, « De la laideur au suicide », dans revue ¿ Interrogations ?, N°14. Le suicide, juin 2012 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/De-la-laideur-au-suicide (Consulté le 2 août 2016).

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